Monde Élections en Suède : un résultat inquiétant pour les féministes

Les élections législatives, régionales et municipales ont eu lieu en Suède dimanche dernier.

Pour élire leur parlement, 5 850 577 votant·e·s se sont prononcé·e·s, soit un enviable taux de participation de 82,1%. Les « Rouges et Verts », coalition du Parti Social-démocrate (S) avec les écologistes (MP) et le Parti de gauche (V, ex communiste), ont échoué à reprendre le pouvoir, déjà perdu en 2006 au profit de l’Alliance bourgeoise, coalition de centre-droit. Les sociaux-démocrates ont d’ailleurs enregistré ce week-end leur plus mauvais résultat depuis quatre-vingt-seize ans, ce qui semble entériner la fin de leur contrôle de l’État-Providence suédois. L’Alliance bourgeoise qui a remporté la majorité des suffrages dimanche est composée du parti des Modérés (M, dont est issu le premier ministre Fredrik Reinfeldt), des centristes (C), des libéraux du Parti du peuple (FP), et des chrétiens-démocrates (KD) ; elle ne recueille cependant pas la majorité absolue au parlement, ce qui l’obligera à chercher du soutien auprès d’autres partis.

Encore un homme premier ministre

La première remarque concernant cette majorité reconduite au pouvoir, porte sur la politique menée par le gouvernement de droite depuis 2006. Les mises en garde des féministes envers ce gouvernement considéré comme antiféministe n’ont pas suffi : l’Alliance a gardé la confiance d’une majorité des électeurs.

Les mesures budgétaires portées par les ministres de l’Alliance bourgeoise ont systématiquement redistribué aux hommes des ressources attribuées aux femmes : les baisses d’impôts (point clé du programme de l’Alliance) profitent prioritairement aux hommes qui ont généralement des salaires plus élevés. Le secteur public (dominé par les femmes) se voit quant à lui contraint de revoir à la baisse le nombre de ses employé·e·s et de décourager leurs revendications salariales (pourtant légitimes, quand on sait que les salarié·e·s du public touchent en moyenne par mois 195 € de moins que dans le secteur privé, selon le bureau de la statistique suédoise SCB).

Avec un ministre des affaires sociales chrétien-démocrate encourageant le retour des femmes au foyer, et un ministre des finances conservateur et libéral, le gouvernement de l’Alliance n’a par ailleurs pris aucune mesure pour réduire l’écart des salaires entre hommes et femmes, toujours de 17% en Suède (SCB). C’est ce qu’a mis en lumière le parti féministe suédois Initiative Féministe (Fi) cet été, en brûlant 100 000 couronnes suédoises (environ 10 000 €) pendant la campagne électorale pour rappeler que le groupe des hommes gagne chaque minute 10 000 € de plus que le groupe des femmes.

Gudrun Schyman, porte-parole et candidate d’Initiative Féministe, commente la reconduction de Fredrik Reinfeldt au poste de premier ministre : « Je regrette que nous nous dirigions vers un nouveau mandat de quatre ans avec, pour la trente-sixième fois, un homme comme premier ministre. Pendant la campagne électorale, j’ai constaté une résistance envers Mona Sahlin, la candidate des sociaux-démocrates, qui peut difficilement s’expliquer autrement que par le fait que c’est une femme. L’absence d’une réelle égalité des sexes est sans aucun doute le plus grand obstacle du développement démocratique de notre société ».

L’extrême droite en arbitre

La deuxième observation de ces élections législatives suédoises est l’avancée historique du parti d’extrême droite : les « Démocrates de Suède » (SD), ont comme leur nom l’indique, lissé leur image pour paraître plus respectables, et entrent pour la première fois au parlement avec 5,7% des voix. Leur leader Jimmie Åkesson défend un programme eurosceptique, anti-immigration et traditionnaliste qui connaît un succès similaire à celui des partis populistes, conservateurs et nationalistes du reste de l’Europe. Ce parti très masculin (80% des adhérents du parti sont des hommes) prônant une vision sexiste et hétéronormative de la famille, n’hésite pas à se réclamer du progressisme suédois en matière d’égalité des sexes… quand il s’agit de pointer du doigt les immigrés qui seraient tous inégalitaires et misogynes.

L’arrivée de l’extrême droite au parlement rappelle que la Suède n’est pas exempte de préjugés sexistes, homophobes et racistes, et marque l’échec des partis traditionnels à appréhender ces préjugés. Tous les partis politiques ont en effet refusé de débattre avec les Démocrates de Suède pendant la campagne. Gudrun Schyman d’Initiative Féministe est la seule à avoir accepté une rencontre avec Jimmie Åkesson : « Je l’ai fait, et ils auraient dû le faire aussi. Il faut espérer qu’une discussion va émerger de tout ça, et que nous allons nous rendre compte que nous vivons dans un pays qui a beaucoup de préjugés », a déclaré Schyman au lendemain de l’élection. « Les discriminations ont été élevées en programme politique par les Démocrates de Suède, un parti extrêmement dominé par les hommes. Nous continuerons à débattre avec eux en défendant notre engagement pour l’égalité de tous les êtres humains », poursuit-elle. La politique féministe, internationaliste, écologiste et antidiscriminatoire d’Initiative Féministe se pose comme l’exacte opposée de celle défendue par les Démocrates de Suède.

Le rôle du parti d’extrême droite SD sera déterminant dans les quatre ans à venir : il se posera en arbitre dans les décisions que l’Alliance, qui n’a pas obtenu la majorité absolue, ne pourra pas prendre seule. Cette situation place le premier ministre Fredrik Reinfeldt dans une position difficile, pris entre son refus de collaborer avec l’extrême droite et les infructueuses tentatives de s’allier le soutien des écologistes.

Initiative Féministe n’a quant à elle pas dépassé la barre des 4% nécessaires pour entrer au parlement, mais a connu localement quelques percées : le parti féministe est entré dans un conseil municipal du sud de la Suède, devenant par la même occasion la troisième force politique de la ville de Simrishamn (avec 8,9% des voix), la commune d’origine de la porte-parole du parti Gudrun Schyman.

Elise Devieilhe collaboratrice Suède EGALITE

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