Contributions Où sont les petites filles? L’Inde et la Chine comptent leur population

L’Inde et la Chine ont lancé un recensement national. Au-delà du poids démographique des deux pays les plus peuplés au monde, l’un des enjeux est de savoir si l’élimination prénatale des filles se poursuit ou non dans cette région de l’Asie.

Le recensement 2011 de l’Inde a officiellement débuté le 1er avril 2010 par l’enregistrement de la première citoyenne du pays, la présidente Pratibha Patil. Et cette 15e édition du recensement (le premier a eu lieu en 1872) s’annonce comme une des opérations de dénombrement humain les plus larges de l’histoire, avec la mobilisation de moyens sans précédent : quelque 2,5 millions d’agents sillonneront jusqu’en février 2011 les 5 000 villes et plus de 600 000 villages de ce pays-continent, des immeubles ultra-modernes aux bidonvilles en passant par les forêts où vivent les tribus. Les communautés les plus reculées seront localisées à l’aide de photos satellites.

Le recueil d’une série de données socio-démographiques (répartition par âge et par sexe, statut marital, nombre d’enfants, emploi, type d’habitat, niveau d’alphabétisation, handicap, migrations…) permettra d’établir le profil de la population indienne. Ces données permettront de créer un registre national informatisé, motivé selon le gouvernement par des raisons de sécurité et de clarification du nombre de foyers fiscaux et de bénéficiaires d’aides sociales.

Les résultats du recensement sont toujours scrutés avec beaucoup d’intérêt en Inde notamment parce qu’ils viennent pallier les déficiences de l’état civil, donnant une idée plus précise des naissances, des mariages et des décès. Le recensement corrige ainsi le sous-enregistrement chronique des naissances de filles et la non-déclaration des mariages précoces (illégaux avant 18 ans).

Évaluer le nombre de « femmes manquantes »

Les premiers résultats, disponibles vers mars 2011, permettront également de faire le point sur le déficit croissant de femmes, une particularité que l’Inde partage avec la Chine, pays qui vient, lui aussi, de lancer un recensement prévu pour durer plusieurs mois.

Les deux précédents recensements indiens, en 1991 et 2001, avaient en effet montré une accélération de l’élimination des filles, à la fois prénatale (en raison de la diffusion de l’échographie et de l’avortement sélectifs) et postnatale (une mortalité anormalement élevée des bébés filles, due à des négligences volontaires).

En 2001, cette sélection des naissances avait déjà généré un surplus de 36 millions d’hommes dans la population indienne, un véritable emballement au regard de l’évolution générale du pays : si en un siècle, entre 1901 et 2001, le nombre d’habitants avait été multiplié par cinq, l’excédent masculin, lui, avait été multiplié par dix.

Les zones les plus affectées par ce phénomène sont les régions prospères, où les familles de la classe moyenne veulent à tout prix éviter de payer les coûteuses dots des filles et souhaitent des fils pour transmettre leur patrimoine et les soutenir dans leurs vieux jours.

La Chine aussi

Dans un contexte différent, la situation est comparable en Chine. Les fils y constituent comme en Inde une assurance-vieillesse et, s’il n’y a pas de dot pour expliquer l’élimination des filles, c’est la politique de l’enfant unique qui encourage indirectement les couples chinois à sacrifier les fœtus féminins.

Et les effets sont les mêmes dans les deux pays : l’Inde et la Chine cumulent aujourd’hui 91 millions d’hommes de plus que de femmes, selon l’ONU, un déséquilibre qui obligera plusieurs dizaines de millions d’hommes à rester célibataires. Pour les deux pays les plus peuplés du monde, l’enjeu est désormais de savoir si l’élimination des filles a atteint un plafond ou si elle se poursuit, au risque d’aggraver le déséquilibre existant.

Une évolution favorable aux filles ?

Jusqu’alors, les deux puissances émergentes du XXIe siècle ont montré qu’un développement économique spectaculaire ne se traduit pas automatiquement par une avancée du statut social des filles. Mais il est quand même possible que l’avenir soit différent. En Inde, les naissances féminines connaissent actuellement des fluctuations (déclin dans la région de Mumbai, mais redressement à New Delhi et dans l’État du Haryana) qui sont peut-être le signe avant-coureur d’une évolution.

Les recensements en cours seront donc riches d’enseignements : en fournissant une photographie grandeur nature de la population des deux géants de l’Asie, ils montreront si les comportements vis-à-vis des filles commencent enfin à changer.

Bénédicte Manier

journaliste, auteure de Quand les femmes auront disparu. L’élimination des filles en Inde et en Asie, La Découverte, 2006.