Monde Chili : « Aujourd’hui, les petites filles savent qu’elles peuvent devenir présidente. »

En 2006, alors que Michelle Bachelet est la première femme à accéder à la présidence du Chili, Carolina Goïc remporte contre toute attente l’élection législative dans la région de Magellan (Patagonie). En décembre dernier, elle est même réélue. Rencontre avec une Chilienne peu ordinaire.

Vous êtes assistante sociale de formation. Comment êtes-vous arrivée à la politique ?

Mon père était très engagé au sein de Parti démocrate chrétien. La politique est donc une activité qui m’est familière depuis l’enfance. Assistante sociale, j’ai d’abord travaillé pour le Service national de la femme, puis pour le Secrétariat au plan ici, à Punta Arenas. Toujours en charge des thèmes sociaux : les femmes, les enfants, les Indiens… J’étais active au sein du parti, mais jamais je n’aurais imaginé être candidate à une élection. Et pourtant, on m’a proposé de me présenter aux législatives ! C’était la dernière année du mandat du président Lagos 1. Le contexte a joué en ma faveur… Il y avait peu de candidats au sein de mon parti, la direction nationale était derrière moi. Au Chili, il est rare qu’on donne aux femmes, et encore plus aux femmes jeunes, la possibilité de se présenter. Je n’ai donc pas hésité.

Pas gagné d’avance pour autant…

Ce n’était pas évident, c’est vrai. J’étais une candidate jeune, méconnue, sans trop de soutiens. On a donc monté une campagne entre amis, avec beaucoup plus de passion que d’argent. Et finalement, j’ai obtenu le meilleur résultat de la région ! Je crois que nous avons gagné parce que ma candidature transmettait l’idée de rénovation en politique, de proximité. C’était aussi un moment particulier pour les femmes puisque Michelle Bachelet est devenue la première présidente du Chili cette année-là… Avoir une femme à la tête du pays nous a rendu, nous les femmes, beaucoup plus visibles. Sans aucun doute ai-je bénéficié de cette tendance.

Difficile d’être une femme en politique au Chili ?

Mes premières difficultés sont moins dues au fait d’être femme qu’à la distance. Ma ville, Punta Arenas, est à quatre heures d’avion de Santiago, la capitale, et de Valparaiso où siège le Parlement où je dois me rendre toutes les semaines. Je perds beaucoup de temps dans les transports. Ensuite, je suis maman de deux petites filles. L’une de 2 ans, née pendant mon premier mandat, et l’autre de 6 ans. J’ai donc les mêmes difficultés que toute mère qui travaille : je dois gérer mon temps pour remplir toutes mes tâches. De plus, mon métier est très prenant. On est député 24h/24 et 7j/7 ! Je n’ai pas d’horaire de sortie du travail après lequel je peux déconnecter. Concilier tout ça est donc un grand défi.

Comment faites-vous alors ?

J’ai la chance d’avoir un mari qui est un père et un compagnon formidable, très moderne. Il est plus à la maison que moi, souvent partie. Il se charge des tâches domestiques, s’occupe des filles, change les couches… et tout cela sans râler. Car ici beaucoup d’hommes le font, mais le présentent ensuite à leur femme comme un fait d’armes incroyable ! (rires). Cela permet de faire les choses bien, d’affronter ce travail ensemble, en famille. Et c’est peu fréquent au Chili, pays encore très traditionnel. Être candidate puis députée n’est pas seulement mon projet personnel, c’est un projet familial, pour nous. Mon mari sait bien que si aujourd’hui la vie me donne cette opportunité, lui en aura sans doute une autre ensuite. Être en couple, c’est aussi partager cela.

Au Parlement chilien, femmes et hommes politiques sont-ils traités indifféremment ?

Oh non, le traitement n’est pas le même ! Le Congrès est une institution très traditionnelle. C’est un monde pensé pour les hommes, pas pour les femmes. Qu’il s’agisse de l’organisation, des horaires… La vie politique même fonctionne selon des règles masculines comme l’informalité. Au quotidien, c’est simple : quand un homme émet une idée, on l’écoute ; quand une femme en propose une, elle peut être la plus brillante, l’attention sera moins grande.

La différence entre hommes et femmes politiques est remarquable aussi dans notre façon de nous charger de nos familles. Nous, les femmes, sommes plus capables de dire que notre famille nous importe. Et nous assumons le fait que, nous aussi, personnages politiques, sommes faits de chair et d’os. J’ai l’impression que les hommes, eux, mettent ces préoccupations dans leur poche. Non pas que leur famille ne soit pas importante pour eux, mais, dans la société chilienne, nous sommes habitués à penser que ce ne sont pas des sujets pour les hommes. Ils sont donc plus réprimés. Au Congrès, beaucoup d’hommes ont des vies personnelles accidentées. Leurs mariages n’ont pas tenu le coup, leurs enfants ont grandi sans eux et le leur reprochent aujourd’hui…

Il faut poser des limites au travail, c’est cela ?

Tout à fait. Quand j’étais enceinte par exemple, j’ai pris l’ensemble de mon congé maternité, avant et après la naissance. Je crois qu’il était très important de le faire. Face à la maternité, nous sommes toutes les mêmes. Députée, caissière de supermarché ou maîtresse d’école, il y a en nous une vie qui a la même valeur. Et les lois sont là pour protéger cet enfant qui grandit dans notre ventre. Elles doivent s’appliquer de la même manière pour tous.

Est-ce bien vu pour une femme députée de prendre tout son congé maternité ?

En tant que personne publique, il faut donner l’exemple. Et je crois que ce n’est pas mal perçu. Je n’apprécie pas ceux qui, parce qu’ils ont un travail important, se permettent de ne pas respecter la loi. Donner cet espace à la vie familiale contribue aussi à rapprocher la politique des gens, à l’humaniser. Il est sain que les électeurs se rendent compte que leurs représentants sont des personnes comme les autres, qui vivent une vie normale. Dans l’autre sens, quand nous agissons comme n’importe quel citoyen, nous, hommes et femmes politiques, nous rapprochons de la vie des gens, de leurs préoccupations. Cela nous ramène sur terre. Pour ma part, j’ai toujours cherché à contribuer à des avancées législatives dans ce domaine. Pour rendre plus agréable et compatible la relation entre le travail et la vie de famille. Car je suis convaincue qu’une grande part des problèmes qui touchent les familles, les enfants et les femmes disparaîtraient si les gens avaient plus d’outils pour régler les conflits que génère la difficile conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Je pense aux problèmes de dépression, de santé mentale, aux problèmes des enfants à l’école voire à leurs ennuis avec la justice.

La société chilienne est-elle machiste ?

Je crois que oui. Nous avons beaucoup avancé. Les quatre années qui viennent de s’écouler – celles du mandat de Michelle Bachelet – ont été remarquables. Nous-mêmes, citoyens chiliens, ne sommes pas encore capables de réaliser l’ampleur de ces changements. Avoir une femme pour présidente a eu un effet d’accélérateur. Michelle Bachelet a été un moteur incroyable dans ce que je qualifierais de changement culturel. Par exemple, récemment quand j’étais en campagne dans les rues de Punta Arenas, plusieurs femmes m’ont dit : « Nous les femmes, nous votons pour les femmes ! » Il y a quatre ans, les femmes votaient beaucoup plus pour les hommes. Mais, malgré cela, la société chilienne reste encore une société machiste. Tant à cause des hommes, qu’à cause des femmes…

Des exemples concrets ?

Prenez la participation des femmes en politique. Le pourcentage de femmes au Congrès est extrêmement bas. On doit être à peine 15 femmes sur 120 élus. Et ceci, alors que les femmes représentent la moitié de la population. On peut donc attendre que le Congrès soit un peu plus équilibré. Mais, jusqu’à aujourd’hui, toutes les lois présentées pour mettre en place des quotas ont été rejetées. En général, ceux qui votent « non » à ces lois – qu’ils soient homme ou femme d’ailleurs – se justifient ainsi : « Les femmes doivent obtenir ces postes grâce à leur mérite, pas grâce à une loi… » Sauf que cela ne suffit pas ! Les statistiques l’indiquent : en cinquante ans, on a gagné une ou deux sénatrices au Congrès ! Lors des législatives de décembre dernier, deux ou trois femmes supplémentaires ont dû être élues… mais pas plus. C’est ça le rythme du changement culturel ! Le Congrès est l’institution la plus difficile à faire changer. Contrairement aux gouvernements locaux ou municipaux, qui ont commencé à incorporer plus de femmes.

Dans la vie quotidienne, la femme chilienne est toujours un peu en retrait, un peu plus silencieuse, semble-t-il…

Oui, et cela se voit dans de nombreuses circonstances. Ici, dans la région de Magellan, nous tenons un triste record en termes de violence au sein de la famille. Cette réalité montre que la domination de l’homme sur la femme reste la conception en vigueur. Si l’on s’intéresse un peu aux taux de féminicides dans notre pays – des meurtres qui sont présentés comme tels depuis quelque temps seulement, avant on ne parlait que d’homicides – on voit bien un problème dans les relations de pouvoir au sein des familles et des couples. L’homme peut aller jusqu’à frapper ou agresser sa femme parce que, pour lui, elle est « sa propriété ». Et cela est vrai non seulement pour les couples mariés, mais aussi pour les jeunes couples qui ne sont encore que pololos 2

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Comment faire évoluer la société chilienne alors ?

Il faut travailler sur plusieurs fronts. Les lois aident très souvent à favoriser les changements. Mais elles en sont aussi parfois le produit. Nous devons avancer dans nos pratiques quotidiennes. Là, le système éducatif est un levier extrêmement important. Il s’agit de décider comment nous socialisons nos enfants dès la crèche. Et puis, il faut évoluer par le droit en légiférant, ce qui nous coûte encore plus, semble-t-il.

Pourquoi est-ce si difficile d’avancer par la loi ?

Parce que les collègues du Parlement sont… comment dire… âgés ! (rires) La rénovation au sein du Congrès est lente, c’est le moins que l’on puisse dire. Lors des législatives de 2006, nous sommes pas mal de jeunes à avoir été élus. Mais, beaucoup de députés ou sénateurs en sont à leur quatrième ou cinquième mandat… Limiter la réélection permettrait de favoriser l’entrée des jeunes et des femmes.

Et au niveau des partis politiques ?

Tous ne font pas le même effort. Le PPD 3 applique des quotas de femmes sur ses listes électorales par exemple. Et je dois le reconnaître, les partis de droite, ici à Magellan, font plus d’efforts que mon propre parti. Chez les Démocrates chrétiens, nous avons présenté peu de femmes cette année encore.

Qu’a signifié, pour vous, le fait d’avoir une femme pour présidente ?

Une opportunité incroyable, un cadeau de Dieu. Sans aucun doute, le meilleur moment pour être députée. Les thèmes qui me tiennent à cœur ont été inscrits en haut de l’agenda public. L’attention à la petite enfance par exemple a compté parmi les priorités de la présidente. Le gouvernement de Michelle Bachelet a augmenté le nombre de crèches, développé des programmes de stimulation précoce. Alors que les gouvernements précédents mettaient l’accent sur la modernisation et les infrastructures, Michelle Bachelet a joué la carte du social. Et ces politiques viennent d’un regard de femme, elles portent la marque des femmes.

Et dans votre activité de députée ?

J’ai reçu du gouvernement un grand soutien pour de nombreux projets de lois soumis au Congrès. Les employées domestiques qui vivent 24h/24 et 7j/7 chez leurs patrons n’avaient pas droit aux jours fériés auparavant. Nous avons légiféré pour effacer cette discrimination injustifiable. Un autre exemple : avant, les manipulatrices d’aliments dans les cantines scolaires étaient engagées en mars, au début de l’année scolaire, et remerciées en décembre, à la fin des cours. Elles passaient donc deux mois sans salaire. Nous avons changé ça. Nous avons aussi réformé le système de retraite. Aujourd’hui, une femme au foyer qui n’a pas cotisé ni mis de côté pour sa retraite se voit garantir une pension minimum de 75 000 pesos. Cela n’existait pas avant. Cette « pension de la maîtresse de maison » reconnaît enfin le travail domestique. Une allocation par enfant vivant s’ajoute aussi aux économies de toute femme au moment de la retraite. Une façon de valoriser la maternité et de compenser le fait que, bien souvent, les femmes cessent de travailler pour s’occuper des enfants ou qu’elles sont moins bien rémunérées que les hommes et donc économisent moins pour leur retraite. Toutes ces politiques auraient été impossibles s’il n’y avait pas eu une femme à la présidence.

Et pour les Chiliens, quels changements a engendré le fait d’avoir une femme à la tête du pays ?

Une grande révolution culturelle. Peut-être de la même ampleur que la révolution structurelle et économique qu’a provoquée le gouvernement socialiste de Salvador Allende en 1970. Aujourd’hui, les petites filles savent qu’elles peuvent devenir présidente. C’est un signe très important. Michelle Bachelet a ouvert des perspectives pour que les femmes aient plus d’espace et qu’elles croient en leurs capacités de les occuper. Grâce à elle, les femmes sont passées du second au premier plan. Elles se sont mises à parler à la première personne et sont devenues protagonistes de leur destin.

Aujourd’hui, les filles se tiennent différemment. Elles osent s’exprimer davantage. Et je crois que ce changement est irréversible. Quel que soit le président entré à la Moneda 4, il ne peut plus faire sans les femmes. Surtout au vu de la côte de popularité de la présidente à la fin de son mandat : près de 80 % des Chiliens se disent satisfaits de la présidence Bachelet. Un record historique qui montre ce changement culturel. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui reconnaissent et apprécient les capacités de leadership des femmes.

Une femme politique européenne pourrait-elle faire de même ?

Les Européennes ne sont pas comme les Chiliennes. Vous ne concevez pas la famille comme nous le faisons. Nous Chiliennes, nous marions toujours beaucoup, faisons plus d’enfants que vous. Vous, vous êtes différentes… Michelle Bachelet est une présidente dans un pays latino. Dans un pays européen ou nordique, une femme à la tête du pays serait différente. Mais dans le fond, toutes les femmes à haute responsabilité affrontent des obstacles similaires.

Propos recueillis par Lucile Gimberg, journaliste ÉGALITÉ, lors de son voyage-reportage  «Femmes du Chili », financé par la bourse «Pèlerin donne des ailes à des jeunes» de Pèlerin Magazine. Voir le blog du voyage : www.chili.blog.pelerin.info

1 Ricardo Lagos a été président du Chili de 2000 à 2006, juste avant Michelle Bachelet, qui a laissé son siège au conservateur Sebastian Piñera en janvier dernier.

2 « Petit ami » en chilien.

3 Parti pour la démocratie, centre-gauche.

4 Nom du palais présidentiel.

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