Portraits Hadda, une femme qui distribue du concentré d’existence

En arabe, « hadda » veut dire « frontière ». Et Hadda Guerchouche a toujours dépassé les frontières pour aller au-delà de sa condition de femme, d’handicapée et de Maghrébine. Ancienne championne olympique, éducatrice sportive auprès d’adultes en souffrance psychologique, elle est aussi coach sportif.

Une journée d’octobre ensoleillée dans le centre de Rennes. Hadda sort de la piscine où elle a dû affronter les humeurs d’un adolescent de 13 ans qui ne peut s’exprimer qu’en frappant ou en crachant. Elle manie habilement son fauteuil, qu’elle a joyeusement baptisé Charly. Rien ne semble pouvoir atteindre sa bonne humeur ni son envie insolente de dévorer un steack haché dans son restaurant préféré. « Toute vie vaut d’être vécue » philosophe-t-elle, levant son verre de vin blanc à cet enfant différent.

Quand Hadda parle de ceux qui comme elle, depuis la naissance ou à cause d’un accident ont un corps récalcitrant, elle n’a aucune compassion. Bien au contraire. « J’en veux aux handis » s’emporte-t-elle. Et de fustiger « toutes ces générations qui ont été éduquées à faire la manche » dans des institutions qui demandent toujours plus d’aide au lieu de défendre les droits des personnes handicapées ; dont celui pour lequel milite Hadda : le droit à la banalité.

Oui, Hadda est une femme passionnée ! « En arabe, hadda, ça veut dire frontière, et aujourd’hui, à l’âge de 44 ans, je me rends compte que depuis toujours, je n’ai fait que dépasser les frontières. »

La première, c’est celle qu’elle franchit à l’âge de 4 ans, quand ses parents algériens décident de venir faire soigner sa polyo en France. « Je suis femme, handi et maghrébine, c’était pas facile, mais c’est ce qui me rend fière ! »

Si elle aime dépasser les frontières, aller toujours plus loin pour se prouver qu’elle existe, Hadda a d’abord appris à dépasser ses propres limites. Grâce à la pratique sportive. Mais bien sûr, elle ne s’est pas contentée de faire du sport comme tout le monde, elle en a fait un obstacle à franchir. Natation, pour elle, rime avec compétition. Et celle qu’on appelait « jambes de fer » devient championne olympique à Barcelone en 1992. « J’étais obnubilée par mon corps et la natation m’a permis d’en faire un partenaire au lieu d’un adversaire ».

Une chance : la culture de l’effort

« Je crois que pour arriver à ce niveau-là, qu’on soit handi ou pas, il faut avoir un grain ! Parce qu’il faut l’accepter, le gars qui est au-dessus de vous ! L’entraîneur a quand même le pouvoir sur le nageur et c’est lui qui va balancer des mots comme « Ce score est nul, tu vas recommencer ». En plus, avec les lunettes, le bruit, l’eau dans les oreilles, on est complètement isolé et on ne voit que lui. Mais aujourd’hui je me dis : comme j’ai de la chance d’avoir été éduquée dans la culture de l’effort : ça forge quand même un caractère. Quand on n’est pas battant, on subit sa vie. » Et Hadda ne subit pas : elle construit sa vie. Toujours en quête d’un nouveau défi qu’elle pourrait se lancer à elle-même.
Elle reconnaît volontiers que son statut de femme a été souvent plus difficile à assumer, surtout dans le monde du sport, que son état de personne handicapée. Aujourd’hui, elle revendique sa féminité et regrette l’époque où elle se cachait derrière son handicap. « Je me sens de plus en plus femme » avoue-t-elle. Et de plus en plus sensible aussi aux causes féministes.

Devenue éducatrice sportive auprès d’adultes en souffrance psychologique, Hadda est dans la position de l’entraîneur, au-dessus, habillée sur le bord du bassin. Forte de son expérience personnelle, elle sait comment « éduquer sans prendre le pouvoir mais pour apprendre à l’autre à se défendre ».

Femme indépendante, elle semble vouloir tout maîtriser. « Je ne peux pas vivre sans projet, sinon je m’ennuie vite. J’ai besoin que ça brasse ! » Alors, elle enchaîne les expériences : présentatrice à la télévision hier, elle devient aujourd’hui coach sportif. Son énergie, elle la met au service des autres. « Je permets aux gens de contourner leur handicap ». Quelques séances en piscine suffisent souvent pour reprendre confiance en soi et voir l’avenir sous un meilleur jour.

Dans tous ses projets, l’objectif de Hadda reste toujours le même : vivre en relation avec les autres et leur apporter du « concentré d’existence ».

Geneviève ROY- ÉGALITÉ

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