Violences faites aux femmes « La guerre au viol » de Fanny Cheung Mui-ching

Directrice du département de psychologie et fondatrice du Centre de recherche sur le genre de l’université chinoise de Hong Kong, Fanny Cheung Mui-ching œuvre depuis plusieurs dizaines d’années à la reconnaissance académique et à la prise en compte sociale des questions relatives aux femmes hongkongaises. Psychologue de formation, les études de terrain l’ont amenées à s’engager, dès les années 1970, au service des femmes victimes de viol. Du travail social, elle est ensuite passée au militantisme, jouant un rôle crucial dans la prise en compte gouvernementale du statut de la femme, au fil des évolutions politiques de Hong Kong. Elle a écrit notamment EnGendering Hong Kong Society : a gender perspective of women’s status, en 1997, et Mainstreaming Gender in Hong Kong society, en 2009.


Avant d’établir les Gender Studies à Hong Kong, vous avez travaillé sur le terrain avec des femmes victimes de violences sexuelles…

J’ai passé 9 ans aux Etats-Unis, mais, à l’époque, je n’étudiais ni le genre, ni les femmes, notamment du fait de la radicalité des mouvements américains, auxquels je m’identifiais assez peu, du fait de ma culture chinoise. Lorsque je suis rentrée à Hong Kong dans les années 1970, j’ai travaillé comme psychologue au département de psychiatrie d’une clinique de quartier. J’avais alors affaire à un certain nombre de patientes souffrant de symptômes très divers. Etant moi-même une femme, beaucoup se sont confiées à moi après quelques sessions. La plupart de ces femmes avaient été victimes de violences sexuelles ou de viol, ce qui était un véritable fardeau psychologique pour beaucoup, et cause de troubles psychiatriques pour certaines.

Ne pouvaient-elles en parler à personne d’autre que vous ?

A cette époque, il n’existait que très peu de services pour les victimes de viol. En 1975, il n’y avait pas de pilule du lendemain (elle existait mais était souvent inaccessible pour ces femmes), pas de service d’intervention en cas de crise pour les victimes, et si celles-ci portaient plainte à la police – où n’y avait que très peu de policières – il n’existait aucune procédure standard pour aider les policiers à prendre la plainte et mener une enquête. Enfin, si elles allaient aux urgences, à l’hôpital, il n’existait aucune procédure pour les médecins non plus.
Quand elles se tournaient vers la police, elles étaient sûres de faire la une des journaux le lendemain, et d’y voir leur photo, leur nom, leur adresse. Cela représentait une honte incommensurable pour la famille. Et si elles leur en parlaient, on leur reprochait souvent de verbaliser ce qui devait rester caché. En conséquence, la plupart n’en parlait à personne, et ne cherchait aucune aide extérieure puisqu’il n’en existait aucune. Il y avait ici double, voir triple traumatisme pour les victimes.
A l’hôpital, j’étais assez active lorsqu’il s’agissait de fournir de l’aide en matière de santé, et notamment de santé mentale dans diverses collectivités et quartiers. Il y avait de très bons programmes en matière de santé publique là où je travaillais : ils faisaient de l’éducation publique, et avaient même un journal de santé publique qu’ils distribuaient dans le quartier. J’ai donc fait plusieurs conférences avec eux, ce qui a attiré l’attention des associations de femmes de Hong Kong. Je ne les connaissais pas du tout en arrivant, car dans les années 1970, les plus actives en matière de promotion du droit des femmes était des expatriées, du Royaume-Uni, des Etats-Unis ou d’Australie, leur mari travaillant à Hong Kong. Parmi elles, il y avait quelques féministes, notamment une femme médecin et une travailleuse sociale.

Elles sont venues me voir à l’hôpital, et nous avons travaillé ensemble à la mise en place d’une campagne de lutte contre le viol, que nous avons appelée « la guerre au viol » (War on Rape Campaign).

Comment avez-vous travaillé dans le cadre de cette campagne ?

Pour mettre en place notre cellule de crise pour les femmes, nous avons travaillé avec des agences locales de services sociaux, comme l’association du Planning familial, car ils distribuaient des tests de grossesse, et donnaient des cours d’éducation sexuelle. Au début, nous n’avions pas les moyens de créer un vrai service, donc nous avons pris contact avec d’autres organismes, pour donner des pilules du lendemain, faire les tests de grossesse, trouver un moyen pour les aider à avorter si elles étaient enceintes du fait d’un viol, ou encore faire un suivi personnalisé de certaines d’entre elles.

Nous avons aussi travaillé avec la police, afin de mettre en place un protocole officiel pour mener des enquêtes sur les viols, et s’occuper des victimes.

Nous avons coopéré avec les Samaritains (1), car ils fournissaient un service d’assistance téléphonique, que nous avons étendu aux victimes de viol. Enfin, nous avons fait pression auprès du gouvernement pour modifier la législation en matière de protection de l’identité des victimes dans les médias. Depuis, on ne peut plus communiquer impunément le nom, l’adresse ou la photo d’une victime.

Nous avons aussi travaillé à la légalisation de l’avortement pour les victimes de viol. Enfin, nous avons fait un gros travail d’éducation publique, afin d’encourager les gens à comprendre, à accepter, pour réduire la stigmatisation dont ces femmes étaient victimes : il fallait que ce ne soit plus la faute de la femme.

A cette époque, y avait-il une résistance sociale, morale, face à ce genre d’action?

Tout d’abord, on se moquait souvent de moi : on m’appelait « la spécialiste du viol ». A l’époque, c’était encore un sujet tabou. En fait, quand nous avons commencé notre campagne de lutte contre le viol, les Anglaises l’avaient appelée la « guerre au viol ». Mais en chinois, c’est vraiment un mot très violent. Nous avons donc opté pour un terme plus discret, et l’avons appelé le Mouvement pour la protection des femmes. De cette manière, les gens seraient plus à même de l’utiliser. Maintenant, le mot est mieux accepté par beaucoup de gens.

A partir de cette expérience, nous avons donc pensé à à mettre en place un centre d’intervention pour les femmes victimes de viol. Mais les travailleurs sociaux ont pensé, à juste titre, que si nous établissions un tel centre, personne n’oserait venir, car pénétrer dans l’établissement signifierait que vous avez été violée ! C’était trop stigmatisant. Nous avons donc décidé d’élargir la gamme de services proposés, afin de cibler les besoins d’autres femmes en difficulté. Nous avons donc créé le premier « centre communautaire pour femme », avec une assistance téléphonique pouvant les rediriger au besoin vers d’autres services existants, plus appropriés, gouvernementaux ou non. Nous avions donc un rôle de relais. Plus tard, dans les années 1980, nous avons reçu le soutien du gouvernement qui nous a attribué des locaux, grâce aux faibles prix de l’immobilier à cette période.

Quelles étaient vos sources de financement pour cette entreprise?

C’était très difficile d’en obtenir ! A cette époque, aucun ministère n’acceptait de financer nos services. Nous circulions entre différents ministères, mais personne n’osait nous prendre à charge. En ce qui concerne les services sociaux, ils mettaient en avant le fait que ceux-ci concernent tout le monde, et pour eux, il n’était pas nécessaire de mettre l’accent sur les femmes. Nous avons obtenu des fonds des Nations unies pour les femmes, puis d’une association caritative et de quelques organismes chrétiens (je crois qu’ils étaient allemands). Nous avons donc eu assez d’argent pour mettre en place nos services, et par la suite, nous avons organisé nos propres levées de fonds. Cela a commencé en 1981, et nous avons ouvert les locaux en 1986. Cela marche encore aujourd’hui, nous avons même deux centres : l’un dans la partie ouest de Kowloon, et l’autre à Tai Po, plus près des nouveaux territoires.

(1) ONG hongkongaise créée en 1960 et spécialisée dans la prévention des suicides.
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Propos recueillis par Justine Rochot, collaboratrice Chine EGALITE

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