Portraits Elif Shafak, auteure turque post-féministe

« J’aime la pluie ! », s’enthousiasme Elif Shafak, assise à une table de café du musée de la Tate Britain à Londres, par un jour de vent et de crachin d’octobre dernier. L’auteure turque de 39 ans, dont le dernier roman Soufi, mon amour est actuellement le plus vendu dans son pays, vient de s’installer dans la capitale britannique avec mari et enfants : « C’est là que va se dérouler l’action mon prochain livre », explique-t-elle.

Au même moment, de l’autre côté de la Manche, Soufi, mon amour sort dans les librairies françaises. C’est l’histoire d’une femme au foyer américaine qui tombe amoureuse d’un auteur soufi hollandais dont elle doit lire le manuscrit. Manuscrit qui lui-même relate une autre rencontre, celle du poète Rûmi et du derviche musulman Shams de Tabriz au XIIIe siècle. Subtilement, Elif Shafak y glisse une pique à l’encontre des fondamentalistes religieux qui réduisent la femme musulmane à la soumission. « Tout dépend de la version du Coran que l’on choisit », enseigne Shams de Tabriz.

Ce n’est pas la première fois qu’Elif Shafak s’exprime d’une voix libre sur des sujets qui font débat au sein de la société turque et orientale. En 2006, cette liberté de ton lui avait même valu un procès. Des ultranationalistes l’avaient alors poursuivie en justice pour « insulte à l’identité nationale », suite à la publication de La Bâtarde d’Istanbul. Elle y contait le parcours de deux familles, turque et arménienne, à travers le regard de plusieurs générations de femmes. Les juges avaient conclu à un non-lieu.

Trois ans plus tard, en 2009, elle lance un joli pavé dans la marre en publiant son premier ouvrage autobiographique Lait noir, dans lequel elle se penche sur le choix entre création et procréation susceptible de s’imposer aux femmes. Un roman écrit suite à 10 mois de dépression post-natale après la naissance de son premier enfant. « Ce livre ne porte pas uniquement sur la dépression post-partum. Il traite d’un dilemme universel : comment équilibrer les différentes voix que l’on porte en soi », précise Elif Shafak.

La place des femmes dans la société est un sujet récurrent pour l’auteure. Elle a été diplômée d’un master d’études sur le genre à Ankara (Turquie), avant d’enseigner les Women’s Studies dans le Massachusetts puis à l’université du Michigan aux Etats-Unis. Une curiosité intellectuelle aiguisée par l’environnement dans lequel elle a grandi : Elif Shafak a été élevée, entre culture orientale et occidentale, par deux femmes. Une mère divorcée, instruite et diplomate de métier, à l’image de la Turquie moderne. Et une grand-mère, plus proche de la culture orale et superstitieuse.

« Il est important de comprendre comment les sociétés patriarcales fonctionnent si l’on veut réduire les inégalités entre hommes et femmes», affirme-t-elle. « Je ne pense pas que l’on puisse poser un regard dual sur ces sociétés. On ne peut pas s’arrêter à l’idée que les hommes oppressent les femmes, point », poursuit-t-elle. Parce que les femmes peuvent s’oppresser entre elles également. Parce que les femmes peuvent s’autolimiter. Parce que les mères n’éduquent pas les petits garçons comme les petites filles. Parce qu’il est aussi difficile d’être un homme gay ou simplement efféminée dans une société patriarcale. « Mon approche des questions de genre est nuancée. Tout n’est pas blanc ou noir. En ça, j’ai une position post-féministe. »

Le post-féminisme ? « Je suis reconnaissante des combats qu’ont menés les féministes des générations précédentes. Nous leur devons de pouvoir profiter des libertés qu’elles ont acquises. Mais je veux aller plus loin. » Cela implique une démarche d’autocritique de la part des femmes : comment participent-elles à la reproduction des sociétés patriarcales ? Et comment en faire prendre conscience pour aller vers une société plus égalitaire entre les hommes et les femmes ?

Tout n’est pas blanc ou noir, mais tout n’est pas rose non plus. C’est cette couleur, le rose, qui a été choisi pour la couverture de Soufi mon amour en version turque. Une couleur aux accents féminins qui n’était pas sans engendrer une certaine gêne chez ses lecteurs masculins. Certains en venaient même à recouvrir l’ouvrage d’un papier plus neutre pour pouvoir le lire dans les lieux publics. Du coup, lors de la dernière ré-impression, la maison d’édition a opté pour une autre couleur : le gris.

Elif Shafak a publié quatre romans en français : La Bâtarde d’Istanbul (Phébus, 2007), Bonbon Palace (Phébus, 2008), Lait noir (Phébus, 2009), Soufi, mon amour (Phébus, 2010).
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Claire Alet – EGALITE