Violences faites aux femmes « Réunir ses forces pour mettre fin à l’insupportable »

A., la belle cinquantaine, cadre dans une grande entreprise, mère de 2 enfants, témoigne des violences que son compagnon lui a fait endurer pendant plus de 10 ans. Pour aider les femmes qui vivent la même situation à s’en sortir, elle a répondu à nos questions. Comment la violence s’est installée ? Comment ses enfants l’ont-ils vécue ? Comment s’en est-elle sortie ? Comment ressent-elle cette « expérience » aujourd’hui ?

1992-1998

La violence, insidieuse et discrète, s’est installée peu à peu. Les mots d’abord, ceux qui rabaissent et distillent le poison du doute et de l’inhibition. Les gestes ensuite, qui avant d’être blessants, sont parfois comme des menaces, lourds de colère contenue. Les périodes se succédaient sans calendrier précis.

A l’époque, j’étais inconsciente de vivre régulièrement des épisodes violents. Il me semblait que ce vocable s’apparentait aux gestes brutaux. J’étais affaiblie par le sentiment d’injustice profonde que je ressentais, par ces combats à mener au quotidien pour rétablir la vérité, pour maintenir un équilibre précaire.

Puisant la force de résistance dans mes souvenirs d’enfance qui, avec un père maniaco-dépressif, faisaient là résonance à quelques épisodes douloureux. Je m’expliquais, naïve, le comportement de mon compagnon par les traumas de sa propre enfance, qui m’apparaissait alors comme plus difficile que la mienne.

Un jour, la frontière fut franchie. Le coup reçu au ventre, alors que j’étais enceinte de notre second enfant, fut le signe d’une escalade en construction. Je ne l’admettais pas encore, justifiant l’acte par la consommation d’alcool et voulant oublier à tout prix. Le père de mes enfants se répandait en excuses et cajoleries.

Ce fut lors d’un départ annoncé que la violence atteignit son paroxysme. Tentative d’étranglement, côtes cassées, terreur au quotidien et enfermement dans une pièce de l’appartement en guise de refuge provisoire et dérisoire.

1998-2001

Les enfants réagissaient à la violence par une solidarité dans la terreur. Les disputes et les cris marquaient leurs nuits d’insomnies, malgré les portes fermées.

Les fuites en pleine nuit dans l’effroi les laissaient bouleversés face à cette folie que leurs parents avaient engendrée. Ils se fermaient pour mieux s’endurcir et oublier ce cauchemar permanent.

Lors du départ, l’aîné s’est interposé courageusement afin que les mots et les coups attendus soient stoppés. Puis, lorsque les policiers, familiers de notre lieu de vie, leurs ont demandé de choisir – partir avec l’un ou rester avec l’autre – le dilemme s’est imposé – quel parent laisser et comment gérer la culpabilité envers celui que l’enfant croyait abandonner ?

Ensuite, ce fut le déni, le refus, une fois la séparation établie, de parler. Oublier vite et fort ! Les enfants se taisaient et leurs uniques paroles pour couper court aux questionnements étaient pour dire « c’est votre histoire, elle ne nous regarde pas ».

2001-2003

La survie s’établit grâce au réseau des amis. C’est grâce à eux et à leur écoute généreuse, leurs actions et leurs appartements accueillants ; à mes employeurs de l’époque attentifs et bienveillants ; au psychiatre qui me suivait et m’aidait à comprendre ; à ma famille active à nous trouver un logement – point essentiel pour organiser la survie et les démarches juridiques –, que j’ai pu mener de front tous les combats et toutes les reconstructions : psychologique, physique, administrative et sociale.

Cette urgence de se mettre à l’abri et d’essayer de bâtir au plus vite « le nid » pour les enfants et soi-même permet d’être dans l’action et la lutte, et aide à ne pas céder à la panique envahissante, la souffrance, la peur absolue, la tentation de se laisser-aller, de baisser les bras. Tant la violence se poursuit par du harcèlement, se prolonge par du chantage par rapport aux enfants, manipulés par l’adulte que l’on a laissé et qui est blessé ; méchant et vengeur.

Les enfants qu’il faut reconquérir après chaque séjour qu’ils ont passés chez leur père et sans jamais laisser passer le moindre jugement de valeur, le moindre mot négatif à l’égard de l’ex-conjoint, qui continue à distance son entreprise de démolition, entretenant la haine et les menaces.

Sans mes amis je n’aurais pu mener à bien ce combat et cette reconstruction.

2010

Aujourd’hui, j’ai compris que pour partir, pour mettre fin à l’infamie, l’insupportable, il faut pouvoir réunir ses forces. C’est là le moteur premier. Avant cela, la violence est subie et vécue, au début comme un mode d’expression qui devient usuel, ensuite comme un cycle infernal dont on croit ne pouvoir jamais envisager l’issue.

Une fois cette force rassemblée avec les amis à nos côtés, les obstacles sont franchis les uns après les autres.

Cette force, cette prise de conscience fut tardive, sans doute fallait-il ce temps nécessaire pour analyser, comprendre et ensuite se détacher et partir. Se défaire de ce lien sadique malgré le rêve, harmonieux et idéal, de parents et d’enfants toujours réunis.

Il faut apprendre à en parler, à dépasser la barrière de la honte qui empêche de témoigner. Se faisant, tenter en partageant sa propre expérience, d’aider celles ou ceux qui vivent la violence au quotidien. Témoigner aussi qu’il y a peu de lieux de vies où pouvoir se réfugier.

C’est en quelque sorte une façon de donner à son tour l’aide et la solidarité reçues.

Pour de l’aide concernant les violences conjugales :
Fédération nationale solidarité femmes,
Infos et écoute par téléphone au 3919.

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