Monde « Parler des femmes ne veut rien dire si l’on
ne parle pas des hommes »

Directrice du département de psychologie et fondatrice du Centre de recherche sur le genre de l’université chinoise de Hong-Kong, Fanny Cheung Mui-ching œuvre depuis plusieurs dizaines d’années à la reconnaissance académique et à la prise en compte sociale des questions relatives aux femmes hongkongaises. Psychologue de formation, les études de terrain l’ont amenées à s’engager, dés les années 1970, au service des femmes victimes de viol. Du travail social, elle est ensuite passée au militantisme, jouant un rôle crucial dans la prise en compte gouvernementale du statut de la femme, au fil des évolutions politiques de Hong-Kong. Pionnière de l’établissement des études de genre (gender studies) à Hong-Kong, elle est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages de référence, tels que EnGendering Hong-Kong Society : a gender perspective of women’s status (1997), et Mainstreaming Gender in Hong-Kong Society (2009).Entretien.

Après avoir travaillé avec des femmes victimes de violences (voir notre article) pourquoi êtes-vous revenue à des activités de recherche ?

Je me suis rendue compte que le soutien aux femmes en difficulté serait bien plus efficace si nous pouvions renforcer scientifiquement nos revendications. C’est pourquoi, lorsqu’en tant que psychologue je suis devenue professeur associée du Centre d’études hongkongaises, j’ai compris que cette structure pourrait permettre à des chercheurs de divers horizons d’approfondir les connaissances sur les situations des femmes. Seulement, je ne voulais pas me restreindre aux « études féminines » (women’s studies). Tout d’abord, parler des femmes ne veut rien dire si l’on ne parle pas des hommes. Il faut replacer ça dans le cadre des relations entre les sexes. Ensuite, je pensais qu’en qualifiant certaines disciplines d’études féminines seules les femmes se seraient senties concernées. A cette époque, je n’avais que très peu de collègues femmes à l’université, un peu moins de dix. Mais nous ne voulions pas créer un programme uniquement dirigé par des femmes. Nous avons donc décidé de l’appeler Centre de recherche sur le genre, ce qui nous distinguait des Etats-Unis, de l’Europe du Nord, ou même de Taiwan.

De quels domaines venaient les premiers membres de votre équipe?

Des sciences humaines et sociales pour la plupart, d’autres faisaient du business ou travaillaient dans la santé publique. Nous tenions beaucoup à être multidisciplinaires. Nous essayions d’identifier quelles étaient les recherches qui avaient déjà étaient faites à Hong-Kong dans une perspective plus ou moins similaire. Nous avons alors commencé la première bibliographie sur le genre à Hong-Kong, que nous continuons à compléter chaque année, comprenant des statistiques publiés par les ONG ou des magazines spécialisés.

Le programme de recherche sur le genre ne fonctionnait encore que sur la base du volontariat, même si une personne se chargeait de coordonner toutes les activités. En 1991, le Centre d’études hongkongaises a fusionné avec un autre centre, qui a donné le l’Institut hongkongais d’études Asie-Pacifique (Hong-Kong Institute of Asia-Pacific Studies) : à ce moment-là, nous sommes devenus l’un des programmes de recherche phare de l’institut.

Mais à partir de 1991, nous avons pensé qu’il était très important que les recherches sur le genre puissent être rattachées à la collectivité. Nous devons donc informer la collectivité, et être informée par elle. C’est pour ça que tous les ans, nous organisons un « atelier sur le genre », abordant notamment des thèmes tels que l’éducation, la violence, les relations travail-famille. L’an dernier, nous avons parlé des politiques gouvernementales liées aux femmes, et cette année, nous avons dressé un bilan quinze ans après la « Beijing Plateform for Women ».

Nous voulons créer un lien entre le monde académique, les dirigeants de la collectivité, les initiateurs de lois, les associations de femmes et les fournisseurs de services sociaux.

Avez-vous publié des travaux collectifs à la suite de ces ateliers et réunions entre chercheurs?

Après quelques années, en plus de l’aide aux recherches individuelles, nous avons publié des statistiques sur le genre. A cette époque, le gouvernement ne distinguait pas les hommes et les femmes dans les tableaux officiels. En 1995, nous avons publié le premier manuel de statistiques sur le genre concernant divers domaines, tels que la population, l’économie, l’éducation, la criminalité, le taux d’emploi.

En 2001, grâce à notre lobbying, le gouvernement a enfin commencé à publier des rapports annuels différenciant hommes et femmes. Avec ma participation depuis 1996 comme directrice de la Commission pour l’égalité des chances, j’étais plutôt bien placée pour exercer ce genre d’influence.

Pouvez-vous nous parler de cette Commission pour l’égalité des chances ?

Quand j’ai été nommée directrice de la Commission pour l’égalité des chances (Equal Opportunities Commission) de Hong-Kong, j’ai pris congé de l’université pendant trois ans, pour me consacrer pleinement à cette tâche.

A ce moment-là, nous avons aussi participé à la Convention des Nations unies pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (Cedaw ou Cedef en français). Il y avait alors environ 150 pays signataires, dont le Royaume-Uni, mais pas Hong-Kong. Nous avons donc participé à l’extension de cette ratification à Hong-Kong en 1996, un an avant la rétrocession, et le gouvernement hongkongais a pu présenter aux Nations unies son premier rapport sur la question en 1999.

Dans ce rapport, j’avais réussi à faire dire que la Commission hongkongaise pour l’égalité des chances ne valait pas une commission pour les femmes. Beaucoup de gens militaient pour qu’une telle commission soit mise en place : dans les années 1970, les associations de femmes étaient peu entendues. Mais à la fin de la décennie, le gouvernement a passé une loi sur l’enseignement gratuit et obligatoire pendant neuf ans : cela a permis aux jeunes filles de continuer leurs études jusqu’au secondaire. Auparavant, les familles les plus pauvres envoyaient très tôt leurs filles travailler à l’usine. A partir de ce moment, les femmes ont été mieux et plus globalement éduquées, les associations de femmes se sont multipliées et ont été plus influentes.

Avez-vous finalement réussi à mettre en place une commission pour les femmes ? A partir des années 1980, vous sembliez avoir une meilleure assise populaire pour en faire la demande.

En effet, les associations de femmes demandaient aussi la création d’une telle commission. A partir de 1988 jusqu’au début des années 1990, nous avons sollicité le gouvernement dans ce but précis. Lorsque celui-ci a mis en place la Commission pour l’égalité des chances, il semblait nous dire : « Vous avez cette commission désormais, utilisez-la ! C’est déjà beaucoup ! »

Mais en tant que présidente de la Commission, je savais bien qu’elle n’avait pas les mêmes fonctions que celles qu’aurait une commission pour les femmes. Elle s’occupait des questions de discrimination, mais ne pouvait pas s’occuper de la mise en place de services spécifiques aux femmes, ne pouvait pas se mêler des politiques liées aux femmes. Les associations de femmes venaient toutes à la Commission pour l’égalité des chances pour la forcer à prendre des mesures qui ne faisaient pas partie de ses attributions, on me critiquait sous prétexte que je n’en faisais pas assez, alors qu’en réalité, je n’en avais pas le pouvoir.

Nous nous sommes donc appuyés sur la Cedef pour aider les groupes de femmes à clarifier le concept d’une commission pour les femmes. La Cedef a publié un rapport destiné au gouvernement hongkongais, insistant sur la nécessité de la création d’une commission pour les femmes. Nous avons aussi établi avec différentes associations le bilan général des politiques du gouvernement hongkongais sur les femmes, nous sommes revenus sur ce qu’il restait à faire, et avons donc profité de ce bilan pour réitérer nos demandes. Quelques mois après, le gouvernement envoyait des représentants à Pékin pour un de nos événements le « Beijing + 5 » : là, ils annoncèrent qu’une commission pour les femmes allait être mise en place en 2001 ! Les bilans que nous avions communiqués, ainsi que les diverses pressions avaient donc été efficaces.

Participez-vous à ces commissions ?

Je me concentre aujourd’hui plus sur l’évolution universitaire des études de genre. Les gens sont plus nombreux, plus impliqués qu’avant dans ce type de recherche. Nous avons mis en place un master et un doctorat de gender studies, et inclus cette spécialité en mineur pour les licences. Cela permettait de commencer quelque chose en dépit du peu de moyens, et de ne pas avoir à gérer trop de cours, tout en permettant un suivi personnalisé plus important des élèves intéressés. Sans cela, nous n’aurions jamais pu exister. Nous sommes encore la seule université à Hong-Kong à proposer des cours de gender studies. Il y a encore une certaine résistance dans le milieu universitaire ici, car tout le monde met l’accent sur les sciences de l’ingénieur et le business, qui sont considérés comme plus importants.

Avez-vous des élèves venant de Chine continentale?

Oui! Presque la moitié de nos étudiants sont du continent, et pour la plupart, ils ont fait des études de sciences humaines auparavant.

Avez-vous eu des échos de votre travail, à Hong-Kong et en dehors?

Notre programme de recherche a été instauré en 1985, soit la même année que l’ouverture des programme de recherche sur le genre de Taiwan (National Taiwan University) et de la Chine continentale (dans une toute petite université de province). Eux, par contre, les ont appelés « Women research center ». Nous organisons donc maintenant des conférences régionales et internationales, qui nous permettent de rester en contact avec nos collègues chinois, de Taiwan et du continent. Nous organisons ces conférences tous les deux ou trois ans, chez les uns ou les autres.

Nous avons aussi créé un partenariat avec le centre de recherche sur les femmes de l’université de Pékin. En 2002, avec l’université du Michigan, nous avons aussi ouvert des cours, dispensés à Pékin, pour aider à la formation des chercheurs chinois s’intéressant aux études de genre. L’initiatrice du projet étant originaire du continent, elle a pu trouver des fonds et proposer des bourses pour les participants. Nous participons donc à former les chercheurs de différentes universités chinoises, et gardons un contact étroit avec le continent et le monde anglo-saxon.

Et ces spécialistes que vous formez, ont-ils autant de marge d’action ? Ont-ils été aussi efficaces que vous dans la défense du droit des femmes ?

Il y a en effet de plus en plus d’universités en Chine continentale qui mettent en place des programmes de recherche sur le genre. Et il existe aussi un Institut chinois des études sur les femmes, lié à la All China Women Federation, qui est l’organisme central chargé de gérer ces questions. J’ai été invité récemment par leur comité : c’était la première fois qu’ils invitaient quelqu’un ne venant pas de Chine continentale à participer à leur réunion. Bon, la Chine est bien mieux « organisée » que nous, centralisée, notamment avec la All China Women Federation.

Les membres de la Fédération ont pris beaucoup d’initiatives depuis 1985. Ce sont eux qui ont organisé le 4e Congrès mondial sur la femme, et du fait de cet engagement, se sont aussi internationalisés. Ils ont maintenant énormément d’interaction avec les associations de femmes du monde entier. Et ce sont aussi eux qui organisent les événements de type « Beijing +5 », « Beijing +10 », même s’ils n’ont pas la même ampleur que l’original. En termes de politiques et d’initiatives, ils ont également une certaine influence par rapport à la prise en compte, dans les plans quinquennaux, des questions liées aux femmes. Eux-mêmes publient tous les cinq ans des « plans de développement ».

Qu’en est-il de la prise en compte des différentes populations de Hong-Kong ? Car la ville est toujours un territoire de migration. Avez-vous les moyens d’aider, et faire des recherches sur les Philippines, les Pakistanaises… ?

La Commission pour les femmes devrait prendre en compte ces problématiques, mais il y a tellement de choses à faire… La plupart des fondatrices ont fini leur mandat, et ont été remplacées par des personnes un peu moins habituées à ce genre de questions, et un peu moins actifs.

De plus, la commission est toujours attachée au ministère du Travail. Nous avons lutté pour essayer de la détacher de cette tutelle pour dépendre directement du bureau du chef de l’exécutif et ainsi pouvoir naviguer entre différents ministères. Mais le gouvernement n’y tient vraiment pas, et quand nous avons des réunions interministérielles, les autres ministères n’envoient que leurs sous-fifres. Ce n’est donc pas un organisme aussi puissant que nous l’espérions. Nous avons besoin de moyens pour identifier qui a besoin de nous : les femmes issues de population minoritaires, les travailleuses migrantes, les continentales…

Nous nous sentons très concernés par tous ces problèmes depuis le début, car ce sont ces gens-là qui ont le plus de problèmes familiaux, de résidence, beaucoup se sont mariés en Chine et n’ont pas vraiment d’existence légale ici, ou ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l’école. Bien sûr, les différents ministères se penchent sur ces problèmes, mais posent rarement la question du statut des femmes en particulier. Au fond tout cela dépend d’initiatives individuelles, nous ne comptons plus sur le gouvernement pour ce genre de chose.

Peut-on parler d’un mouvement féministe à Hong-Kong ?

Vous savez, ici, le mot féminisme est encore très négativement connoté. Mais j’essaye de faire comprendre aux gens travaillant dans les associations de femmes que, à partir du moment où l’on promeut le développement des femmes, on est déjà féministe. Je pense qu’il faut approcher le terme de manière plus inclusive, que l’on manifeste dans la rue, que l’on se batte comme femme dans un milieu d’hommes, ou que l’on aide d’autres femmes à vivre de manière décente : au fond, nous travaillons toutes à la même chose, à la lutte contre la stigmatisation, les stéréotypes de genre, et les statuts sociaux imposés aux femmes.

Propos recueillis par Justine Rochot, collaboratrice Chine EGALITE