Publications jeunesse : une égalité à bâtir Une bibliothèque en tous genres pour construire l’égalité au 21e siècle

La littérature de jeunesse, une ambition socialisatrice

Les écrits destinés aux enfants – littérature, manuels scolaires ou presse – retiennent depuis toujours l’attention des adultes. Ils familiarisent l’enfant avec l’écrit, surtout, ils accompagnent la découverte du corps et des émotions, des relations familiales et sociales, du monde. En un mot, ils favorisent la socialisation. En effet, ils transmettent, de manière implicite ou explicite, consciemment ou inconsciemment, des habitudes mentales et comportementales, des règles et des valeurs, qu’il est nécessaire de s’approprier pour comprendre et s’intégrer dans la société, y avoir sa place. Ainsi, par le biais des représentations sociales portées par les nombreux personnages, est projetée, dans ces écrits, une construction de la réalité.

La littérature de jeunesse et l’ordre social sexué

Parmi ces représentations figurent en bonne place les représentations sexuées du féminin et du masculin. Autrement dit, les productions symboliques diffusent normes, comportements, valeurs, sur ce qu’est et doit être un homme, une femme, un garçon, une fille, et le « commerce » convenable entre les sexes. Le sexe n’est-il, dans toute société, la première catégorisation sociale, qui commence au berceau par la déclaration à l’état civil, et même, du fait des nouvelles technologies, de plus en plus fréquemment avant la naissance ?

La question centrale de ces écrits, quoique rarement dévoilée, est celle de la différence des sexes, des identités sexuées, des rapports sociaux de sexe, intriqués aux autres rapports sociaux, d’âge, de « race » et de classe. Se dessine, à destination et à usage des enfants, mais aussi des adultes qui sont les médiateurs et les médiatrices des livres, un ordre social sexué – bien loin d’être un reflet de la réalité.

La littérature de jeunesse, un média majeur et légitimé

Cet ordre social sexué construit dans les livres est d’autant plus légitimé qu’il est propagé dans un vecteur socialisateur majeur, aujourd’hui plus qu’hier, malgré le développement d’autres médias. L’industrie du livre jeunesse est florissante et les livres sont considérés tout à la fois comme facteur, gage et instrument de réussite, garants de l’accès à la langue et à la culture dominante. C’est pourquoi lieux collectifs d’accueil, bibliothèques et école s’efforcent de les rendre accessibles à une large tranche d’âge d’enfants et les parents n’hésitent pas à en pourvoir leurs enfants dès la naissance ! De fait, l’enfance et la jeunesse sont des périodes de vie où l’on lit le plus.

Si les stéréotypes sont inévitables pour appréhender la complexité du monde et nous guider, ils peuvent avoir des effets négatifs, appliqués à un groupe de personnes, dans la transmission d’une idéologie inégalitaire par le biais de représentations sociales, discriminantes et hiérarchisantes.

Il y a un demi-siècle maintenant, Simone de Beauvoir dans son ouvrage phare Le Deuxième Sexe dénonçait le dispositif de conditionnement des petites filles et des petits garçons, dès leur plus jeune âge, entre autres par la littérature, et la mutilation des personnalités qui s’en suivait. La « chasse aux stéréotypes  » s’est renforcée dans les années 1970 au nom d’une éducation « sans préjugés » et de l’affirmation de la valeur « égalité entre les sexes ».

Les personnages masculins et féminins toujours pas sur un pied d’égalité

En feuilletant machinalement les livres, on peut croire que les caricatures de Papa lit et Maman coud (titre de l’ouvrage de Decroux-Masson de 1979) se sont estompées, d’autant que les caractères de personnages féminins dynamiques, pleins d’humour et d’imagination, à l’instar d’une Fifi Brindacier, ne sont plus des figures d’exception.

Mais les analyses les plus récentes reposant sur des méthodes quantitatives autorisant l’étude de vastes corpus montrent que le masculin et le féminin ne sont toujours pas sur un pied d’égalité et que le personnage de sexe masculin apparaît comme le maître du monde et le personnage universel.

Comment s’élabore le système de genre – de rapports sociaux de sexe, forcément inégalitaires – ? Les garçons et hommes, sont toujours plus nombreux numériquement (en général dans un rapport de 60/40), plus souvent héros, bénéficiant d’un réseau de sociabilité élargi. Se crée ainsi un déficit de personnages de sexe féminin, plus souvent personnages secondaires, développant moins de relations avec les autres personnages et très peu d’entre soi féminin, source de solidarité et d’estime de soi.

Si les portraits de filles et de garçons peuvent sembler presque similaires (bien que les filles soient plus rares !), les portraits des adultes se figent dans des rôles sexués : les femmes, non exclues du public, sont essentiellement dans la sphère privée, alors que les hommes occupent les territoires du privé et du public avec des activités professionnelles plus diversifiés. Hégémoniques en nombre, plus nantis en traits de caractères, activités, fonctions sociales, plus actifs, plus humains en quelque sorte, les personnages masculins apparaissent comme un neutre universel, dont les femmes sont une déclinaison et donc une minorité de l’humanité.

Dans les images des livres, ne faut-il pas d’ailleurs attribuer un attribut spécifique au personnage pour en « faire » un féminin : un bijou, un nœud sur la tête, une coiffure, une jupe, alors qu’aucun attribut ne « fait » un homme ?

Qu’en savent les enfants ?

Les enfants s’imprègnent des représentations des livres d’autant plus qu’ils manipulent nombre de fois les albums et, qu’à leur demande, les adultes leur lisent nombre de fois les mêmes livres : c’est un mode de connaissance de soi, notamment des identités sexuées, et du monde, notamment des relations entre les sexes, inestimable et intarissable. Ces représentations leur permettent d’accroître leur expérience de vie, sans prendre appui forcément sur un vécu.

De plus, les lectures faites aux plus jeunes le sont souvent dans un contexte affectif, la lecture du soir au coucher, qui favorise l’imprégnation et le souvenir. Et, effectivement les enfants perçoivent les stéréotypes et sont en mesure de les restituer. Une enquête menée auprès des enfants montre que filles et garçons en France (et aussi en Italie et en Espagne) identifient les messages sociaux, notamment grâce aux images. Ainsi une image d’ours sur un fauteuil : « C’est le père. Il me fait penser à un père parce qu’un père ça s’assoit comme ça pendant que la mère fait la cuisine et lui il se repose. C’est l’ours qui me fait penser ça, avec le fauteuil. » (voir l’article d’Adela Turin)

Même si les représentations ne sont pas « absorbées » telles quelles – la socialisation procédant par transactions complexes et continues –, même si au fur et à mesure elles vont se confronter à d’autres, à la réalité, ces représentations peuvent avoir des effets durables sur les ambitions et les projets des enfants des deux sexes, et des adultes qu’ils deviendront. Elles constituent aussi une injustice, contraire au principe démocratique d’égalité.

Ouvrir tous les possibles humains

Aujourd’hui on constate à la fois des mutations sociales majeures de la place et du rôle des femmes (essor des scolarités féminines, généralisation de l’emploi des femmes…) et la persistance d’inégalités (taux élevé de violences envers les femmes, sous représentation féminine politique, orientations scolaires horizontalement et verticalement ségréguées…). Faut-il donc jeter aux orties notre patrimoine culturel, élaboré au cours des siècles alors que la valeur égalité n’avait pas encore cours ? Nous répondons sans ambiguïté par la négative à cette question !

Puisque nous voulons, avec nos livres, partager une culture commune, former de futurs citoyens et citoyennes, développer l’imagination et les potentialités de la jeunesse, faisons en sorte que nos bibliothèques proposent une diversité d’ouvrages, des livres contenant de multiples modèles humains, afin que chacun et chacune se construise en fonction de ses désirs, et dans un rapport d’égalité avec chacun et chacune, et non par l’assignation à une quelconque de ses caractéristiques sociales, que ce soit le sexe, la classe, sa culture.

Sylvie Cromer, sociologue

Enseignante-chercheuse à l’Université de Lille-2 en sociologie, Sylvie Cromer mène des travaux dans une perspective de genre, d’une part sur la violence faite aux femmes et les représentations sociales sexuées dans les vecteurs de socialisation : littérature de jeunesse, presse magazine, manuels scolaires, spectacles pour le jeune public.

Note de l’auteur :

Cet article – et le titre de cet article – sont issus d’un projet auquel j’ai participé, initié par le département DeSLI-Egalité des chances de la commune de Saint-Josse-ten-Noode (qui jouxte Bruxelles). Dans le cadre de la promotion d’une éducation non sexiste des enfants et des adultes, en novembre 2008 un groupe de réflexion sur l’éducation non sexiste des enfants a vu le jour, en partenariat avec la bibliothèque communale de Saint-Josse-ten-Noode, dont le premier objectif était l’élaboration de stratégies d’éducation égalitaire visant directement et indirectement les enfants, les adolescent-e-s ainsi que leurs parents. La première tâche de ce groupe de réflexion a été de rédiger une liste de livres promouvant une vision égalitaire et non stéréotypée du point de vue du genre, dans les textes comme dans les images, ainsi que de réfléchir à leur mise en rapport avec les livres et les jeux existants à la bibliothèque communale pour créer une « Bibliothèque en tous genres ».
Le projet continue et va être étendu à d’autres communes…

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Pour approfondir le sujet

Carole Brugeilles et Sylvie Cromer,  Albums illustrés créés par des femmes, albums illustrés créés par des hommes : quelles différences ? Le cas de la production française en 1994, in Danielle Bajomée, Juliette Dor et Marie-Élisabeth Henneau (dir.), Femmes et livres, L’Harmattan, 2007, p.197-213

Sylvie Cromer et Adela Turin, brochures publiées avec le soutien de la Commission européenne et de la Fondation de France : n°1 Quels modèles pour les filles ? Une recherche sur les albums illustrés, 1997 ;
n°2 Que voient les enfants dans les livres d’images ?, 1998.

Sylvie Cromer, Littérature de jeunesse et genre : le point de vue des enfants, Les Cahiers de l’ARS, (2007) n° 4, p. 37-61

Anne Dafflon Novelle (dir.), 2006, Filles-garçons. Socialisation différenciée ?, Grenoble, PUG.

Revue Cahiers du genre n° 49, dossier « Les objets de l’enfance », 2010

Revue Nordiques n°21, dossier « Filles intrépides et garçons tendres : genre et culture enfantine », 2010

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