Culture « J’écris contre les extrémismes et je ne veux pas me museler »

« J’arrive, j’arrive ! » Rayhana me fait poireauter. Elle vient de retrouver un homme avec qui elle a étudié en Algérie et qu’elle n’a pas vue depuis vingt ans. Cela se passe dans le hall de la Maison des métallos on l’on vient de jouer la pièce A mon âge, je me cache encore pour fumer, qu’elle a écrite.

L’année dernière presque jour pour jour, en allant au même théâtre, avant une représentation de la même pièce, Rayhana a été agressée, insultée et aspergée d’essence, qu’une cigarette n’a pas réussi à enflammer. « Je ne fais pas l’objet d’une fatwa, de jeunes hommes se sont juste crus plus musulmans que les musulmans. Et je précise que nous faisions déjà salle pleine avant l’agression. Des mauvaises langues ont affirmé que je m’en étais servi pour attirer le public ! » Rayhana a le rire facile et éraillé, elle joue avec ses longs cheveux roux flamboyant. « C’est ce que j’ai de plus beau ! Je ne vais certainement pas les cacher ! »

La pièce se déroule dans un hammam algérien : pendant les Années noires, neuf femmes racontent leurs rêves, leur vie. Une critique féroce des hommes, des traditions qui font souffrir les femmes et de l’islam radical qui s’installe. Est-ce que représentatif de la condition des femmes aujourd’hui ? « Le jour de l’indépendance, le 5 juillet 1962, les femmes ont jeté leur voile pour danser avec les hommes. Elles ne voulaient plus de ce voile alors qu’elles avaient participé à la guerre d’indépendance. Beaucoup de femmes militent depuis. Même pendant les années 90 elles résistent, elles se font belles sous les voiles, sortent avec des hommes… Plus les hommes veulent brimer les femmes, plus elles deviennent, comme dit mon père, des ‘‘filoutes ». Aujourd’hui, les conditions économiques font que les femmes travaillent. Elles sont plus indépendantes, elles sortent plus. Mais tant que le Code de la famille algérien s’appuiera sur la charia, les choses ne pourront pas vraiment changer pour les femmes, les idées progressistes ne pourront pas percer. »

Nous parlons des récents sondages en France et en Allemagne sur le ressenti des gens envers les immigrés et l’islam : « Cette défiance vis-à-vis des musulmans me rend malheureuse. C’est dommage pour les musulmans comme vous et moi ! »

Je lui demande, alors que l’islamophobie et la montée de l’extrême-droite s’accentuent en Europe, si la pièce ne risque pas d’exacerber certains amalgames déjà bien ancrés. Elle me raconte, fâchée, qu’aux Pays-Bas sa pièce a été déprogrammée des théâtres, pour ne pas faire le jeu de l’extrême-droite. « Je suis de gauche et féministe. Et finalement, c’est moi que l’on taxe d’extrémiste ! Alors que je me bats contre les extrêmes. J’écris contre l’extrémisme religieux en général, contre ce que les religieux extrémistes font subir aux femmes. Je ne peux parler que de ce que je connais, de l’islam radical. Et je refuse de me museler ! »

En France aussi les critiques ont fusé… « Sous prétexte de liberté d’expression, certaines féministes de gauche ne veulent pas faire profiter à certaines « ethnies » ce pourquoi elles se sont battues et se battent encore. J’ai eu la chance d’être élevée dans une famille musulmane qui ne m’a rien imposé. Je veux lutter pour les jeunes filles que l’on va tabasser, empêcher d’aller à l’école, à qui l’on va dire  »demain tu portes le voile », à qui l’on va imposer un mariage… »

Catherine Capdeville – ÉGALITÉ

Après une semaine de relâche, la pièce reprendra à la Maison des métallos du 24 au 29 janvier, avant de partir en tournée.

Rayhana raconte sa vie dans Le Prix de la liberté, sorti le 5 janvier dernier chez Flammarion.

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