Monde « La révolution égyptienne peut et doit
changer le statut des femmes »

Sérénade Chafik est une militante franco-égyptienne féministe. Nous l’avons rencontrée au lendemain de la démission du président Moubarak.

Le président Moubarak a démissionné il y a une peu plus d’une semaine, comment le peuple égyptien vit-il ce départ ?

Le peuple égyptien est heureux, mais les gens ont surtout le sentiment d’appartenir à un pays qui est vraiment le leur depuis quelques jours seulement. Je vais sur Facebook : les militants, mes amis y laissent beaucoup de choses pour exprimer leur joie.

Mais en même temps plus les jours passent plus on se rend compte que rien n’est simple et qu’il y a une énorme chantier à reconstruire.

Que demande le peuple égyptien après le départ de Moubarak ?

Aujourd’hui une grande manifestation est prévue. Les manifestants exigent le départ du gouvernement actuel, qui a tout de même été désigné par Moubarak, et la mise en place d’un gouvernement de transition jusqu’aux élections. Ils veulent également la libération des prisonniers politiques qui continuent d’être torturés par les militaires.

Un conseil des sages, dans lequel il n’y aucune femme, a été désigné par l’armée. Il a pour tâche de réviser la Constitution mais c’est Moubarak lui-même qui a indiqué les articles qui devaient être révisés.

Le peuple égyptien veut la révision de toute la Constitution et un grand nombre d’entre eux souhaitent l’abrogation de l’article 2, qui stipule que l’islam est la religion de l’Etat.

Le 20 février, les Frères musulmans ont sorti un communiqué exigeant que le futur président de la République ne soit ni copte, ni femme !

Justement, on parle beaucoup d’un retour possible de l’islam radical en Tunisie, en Egypte…

On nous a dit pendant des années qu’avec la menace que représentaient les extrémistes religieux nous étions obligés de soutenir ces dictateurs. Que sinon ce serait le chaos, que nous aurions un islam politique au pouvoir. On nous montrait toujours des images de l’Iran avec tout ce qui se passe pour les femmes là-bas en nous disant : « Est-ce cela que nous voulez pour notre pays ? » C’est une politique de la peur.

A l’heure actuelle et peut-être depuis une décennie, juste avant la guerre d’Irak, ce n’est plus vraiment une réalité. Certes il y a des frères musulmans, certes il y a des tensions religieuses. Bien sûr que l’Egypte est un pays très croyant, mais il est prêt à la laïcité aujourd’hui.
Pour preuve, c’est une révolution de la classe moyenne, de jeunes éduqués et diplômés et qui ont agi par le biais d’internet, le moyen technologique le plus avancé. Ce sont des jeunes tournés vers l’Occident et qui prennent les acquis de la Révolution française comme références dans leur conception d’une démocratie.

Il y a 20 ans nous étions dans la croissance de la mouvance islamiste, aujourd’hui nous vivons une décroissance idéologique de l’islam politique et fondamental. Si nous avons observé une montée de l’intégrisme c’est parce que nous avons eu des Moubarak et des Ben Ali. Ils ont mis en place une telle misère… Un véritable terreau pour la montée de tous les intégrismes.

Qu’est-ce qui doit changer pour les femmes ?

Beaucoup de choses doivent changer. Depuis 1952, il n’y a eu que deux petites avancées dans le Code de la famille. Tout d’abord, une femme peut, depuis deux ans, sortir du territoire sans l’autorisation de son mari. Ensuite, la police ne peut plus ramener par la force une femme au domicile de son mari, même si elle ne peut sous aucun prétexte encore demander la séparation d’avec son mari.
Jusqu’à aujourd’hui la femme égyptienne doit obéissance à son mari, y compris l’obéissance sexuelle. C’est comme si l’Etat institutionnalisait le viol conjugal !

Après la libération de l’Egypte des mains des Anglais jusqu’en 1985, les femmes voulaient s’instruire pour travailler et être indépendantes. Ensuite, pour être « honorables », elles sont retournées au foyer.

Lorsque je suis allée vivre en Egypte en 1985, il y avait très peu de femmes voilées. Petit à petit je n’ai plus vu que des femmes voilées à cause de pressions multiples, notamment la radicalisation du fait cultuel qui s’est opéré dans les années 90, ainsi que la montée du terrorisme musulman. Aujourd’hui même si le port du voile est en déclin, les habitudes restent.
En 1924, les femmes égyptiennes ont mis le voile par terre et marché dessus lors des mouvements anti-colonialistes. Peut-être que la révolution actuelle va provoquer le même phénomène car j’ai vu des femmes non voilées dans les manifestations devant les barricades et devant les chars.

Propos recueillis par Virginie Baldeschi – EGALITE