Société « Elles accouchent et ne sont pas enceintes » : déni de grossesse… et de souffrance

Sophie Marinopoulos est psychanalyste. Elle dirige le service de la prévention et de la promotion de la santé psychique (PPSP). Israël Nisand est gynécologue obstétricien au CHU de Strasbourg. Professeur des universités, il enseigne les sciences humaines à la faculté de médecine de Strasbourg. Il est aussi membre du Haut conseil de la population et de la famille.

Avec leur livre paru le 30 mars, Elles accouchent et ne sont pas enceintes (le déni de grossesse), les deux spécialistes nous aident à mieux saisir le parcours de femmes qui refusent de se voir telles qu’elles sont, c’est-à-dire enceintes.
Loin d’être inconscientes ou monstrueuses, elles sont avant tout des victimes, enfermées dans une souffrance et une solitude indicibles.

Comment des femmes peuvent-elles accoucher après avoir ignoré pendant neuf mois leur grossesse ? Est-il possible que le conjoint, le médecin traitant ou leur entourage immédiat n’aient pas décelé les signes manifestes de leur état ? Subissent-ils également la contagion du déni de la femme enceinte ?

Couverture du livreConsidéré comme l’un des sujets les plus énigmatiques de notre société, le déni de grossesse montre que l’impensable est possible : des femmes peuvent se refuser à accepter jusqu’à la naissance la réalité de leur grossesse.

Si le déni a pu être levé peu avant l’accouchement, la future mère saura accueillir son bébé, à condition d’être accompagnée par une équipe médicale dans un environnement sécurisant.

Mais parfois le pire peut se produire… Lorsque la femme, enfermée dans sa solitude affective, est déconnectée de la réalité de son accouchement. Sans préméditation, elle risque alors de « faire disparaître » le bébé aussitôt né.

Lorsqu’elles sont interpellées par la justice, ces femmes infanticides – ou plutôt néonaticides – éprouvent beaucoup de difficultés à se remémorer les minutes fatales du drame ; de la même façon qu’elles avaient ignoré leur grossesse, elles dénient l’événement de la naissance.

Des cas de déni de grossesse défrayent régulièrement la chronique judiciaire. On se souvient de l’affaire Véronique Courjault, cette mère de deux enfants qui fut considérée en 2006 comme une criminelle en série ; elle avait avoué, en effet, le meurtre de trois bébés en quatre ans.

L’opinion publique se hâte de qualifier ces femmes de « mères monstrueuses », sans doute pour conjurer le mal, le tenir à distance.

Considérées par la justice comme des criminelles, ces femmes sont avant tout des victimes. Pour Sophie Marinopoulos et Israël Nisand, le déni de grossesse doit être davantage considéré comme un signe de profonde souffrance.

Une défense inconsciente

Le terme de déni de grossesse est apparu dans les années 70 dans la littérature psychiatrique. Jusqu’alors on lui préférait le terme de « grossesse cachée » ou « méconnue ».

Selon les auteurs, le déni constitue une « défense inconsciente qui compose notre vie relationnelle et affective ». Durant l’enfance de ces femmes, les émotions ne s’exprimaient pas. Devenues adultes, leur vie affective est tellement amputée qu’elles ne parviennent pas à percevoir leur corps ni à ressentir la pulsation de leur existence ; elles demeurent sourdes à leur féminité.

Dans l’incapacité à intégrer les changements de leur corps, ces femmes ne peuvent pas élaborer psychiquement l’attente du nouveau-né. Or, le futur bébé a besoin de grandir dans la tête de sa mère pour exister.

Battant en brèche les croyances sur l’instinct maternel, les auteurs estiment que la maternité est est une construction physique et psychique : « En partant de son corps changeant, la femme s’évade vers un monde de pensées qui est à l’origine de l’éclosion du sentiment maternel. »

Parce qu’elles n’ont pas pu se confronter à leur histoire familiale douloureuse et complexe, ses femmes vivent une « grossesse blanche ».

Sophie Marinopoulos et Israël Nisand invitent le corps médical et le grand public à mieux comprendre le destin tragique de ces femmes brisées qui n’ont pas su ou qui n’ont pas pu demander de l’aide. Ainsi, pourra-t-on « éviter la répétition malheureuse d’événements tragiques ».

Christine Laouénan – EGALITE

Elles accouchent et ne sont pas enceintes. Le déni de grossesse, Sophie Marinopoulos et Israël Nisand, éditions Les liens qui libèrent (LLL), mars 2011.