Mixité professionnelle : une utopie ? « Le grade sur l’épaule impose le respect sans distinction de sexe »

Patricia Costa est commissaire générale de brigade aérienne, le grade de général deux étoiles. Militaire depuis 1980, elle a effectué des missions en Bosnie et en Macédoine. A 54 ans, elle occupe depuis cette année un poste à responsabilité au sein de la direction des ressources humaines de l’armée de l’air à Tours.

Comment votre vocation est-elle née ?

Après des études de droit et d’anglais, j’ai été avertie par hasard du concours de commissaire de l’air. A l’époque, il y avait des quotas : la promotion ne pouvait pas compter plus de 10 % de femmes. Donc, quand j’ai passé le concours, il n’y avait de place que pour une seule fille – à condition bien sûr d’arriver classée dans les dix premiers. Je me suis prise au jeu et j’ai réussi. J’ai appris le règlement, le maniement des armes, le saut en parachute, le bivouac et le commandement, tout ce que fait un vrai militaire !

Est-ce difficile de donner des ordres à des hommes quand on est une femme ?

Je ne me suis jamais positionnée en tant que femme, j’ai toujours envisagé mon métier sous l’angle de la compétence. Une fois dans l’armée, je devais prouver que j’étais capable de faire comme les autres. Alors oui, au début, j’ai été surprise d’entendre des réflexions comme « de toute façon elle ne fera pas carrière, elle vient pour trouver un mari ». Mais la compétence, l’écoute et le charisme m’ont permis d’acquérir des responsabilités sans qu’il y ait le moindre problème. J’ai même obtenu une adhésion plus forte de la part de beaucoup de militaires parce que j’étais une femme.

Vos supérieurs vous traitaient-ils de la même façon que vos homologues masculins ?

Ils étaient d’une autre génération. Quand je suis revenue après mon mariage, mon nom sur la porte avait été changé. Mes supérieurs m’ont dit « mais enfin quand une femme se marie, elle prend le nom de son époux ». J’ai réclamé que mon nom soit remis et je suis passée pour une révolutionnaire.

Comment arrivez-vous à vivre votre féminité dans un milieu d’homme ?

L’uniforme n’est pas un obstacle à la féminité. Quand j’ai débuté dans l’armée, certaines tenues qui se voulaient féminines étaient ridicules. Par exemple, les galons des femmes étaient plus petits que ceux des hommes, du coup on avait l’impression qu’un lieutenant était un adjudant-chef. J’ai contribué à ce que cela change. J’ai aussi fait porter une cravate aux femmes comme aux hommes. La vraie féminité, c’est la manière dont on se comporte, pas les vêtements.

Peut-on parler d’une discrimination femmes/hommes dans l’armée ?

Si certaines choses m’agacent encore, je ne peux pas parler de discrimination. Sur les questions d’égalité femmes/hommes, j’ai presque l’impression que l’armée évolue plus vite que le monde extérieur. Le milieu militaire présente un gros avantage : chacun porte son grade sur l’épaule et cela impose le respect sans distinction de sexe. De la même manière, nous sommes rémunéré-e-s en fonction de notre grade, sans différence de salaire.

Y a-t-il des avantages à être une femme ?

Cela peut être un avantage pour dédramatiser en cas de conflits. Avoir une femme dans les assemblées diminue l’agressivité ambiante. Mais si vous arrivez en faisant les yeux doux, pensant que parce que vous êtes une femme vous avez le droit à un traitement de faveur, c’est une grave erreur.

Pourquoi y a-t-il plus de femmes dans l’armée de l’air que dans les autres armées ? (*)

C’est une armée plus jeune, où le poids des traditions est moins fort. Au contraire de l’armée de terre, l’armée de l’air n’est pas une armée de contact avec des combats au corps à corps. Si sur le terrain, l’aspect physique est un critère de sélection, l’armée de l’air recrute tous les gabarits. Surtout, l’armée de l’air n’a plus de quota limitant le recrutement des femmes depuis 1995.

Y-a-t-il des postes toujours fermés aux femmes dans l’armée ?

Dans l’armée de l’air, les femmes peuvent occuper tous les postes sans exception. Elles peuvent même être pilote de chasse ou commando. Dans la marine, seuls les hommes peuvent aller dans les sous-marins, du fait de la promiscuité. La Légion n’accepte toujours pas les femmes.

Comment concilier vie de famille et vie militaire ?

Avec trois enfants, je n’aurais pas pu faire ce métier sans l’aide de mon mari. Avant, quand une femme tombait enceinte, elle rasait les murs. Ma deuxième fille est née le 25 décembre. Le 2 janvier, je suis passée voir une collègue au travail et mon général s’est exclamé : « Ah ! Vous revenez travailler ! » C’était plus de l’inconscience que du sexisme. Mais mes enfants n’ont jamais été un obstacle à ma carrière. Dans l’armée de l’air, il est interdit de faire mention de la grossesse quand il est question de la notation et de l’avancement.

Propos recueillis par Hélène Guinhut – EGALITE

(*) 21% dans l’armée de l’air contre 10% dans l’armée de terre.

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