Contributions L’affaire DSK a-t-elle permis l’émergence d’une nouvelle parole féministe en France ?

Les trois semaines qui ont séparé l’arrestation de DSK le 14 mai et son audience devant le juge le 6 juin, ont vu réapparaître une question d’ordinaire peu présente dans le discours journalistique en France : celle du féminisme.

Or, ce qui aurait pu constituer une prise de conscience féconde des nouveaux questionnements liés aux rapports de genre s’est dilué, au fil des jours, dans le prolongement des déplorations sur un machisme français de type culturel – donc immuable.

1ère semaine : solidarité masculine et indignation féminine

Le désarroi des amis politiques de DSK se manifeste dès le 16 mai par le recours à ce qui est d’emblée analysé comme une solidarité de caste sexiste. Dès le 18 mai est lancée une pétition dont le mot d’ordre est publié dans Le Monde, « Sexisme, ils se lâchent, les femmes trinquent », signée par trois associations de création récente : La Barbe, Osez le féminisme et Paroles de femmes. Une analyse féministe des réactions à l’arrestation de DSK et des représentations stéréotypées liées au viol émerge le même jour dans un article du Figaro consacré à la compassion à l’égard de la victime de la part des femmes politiques, et dans des tribunes publiées par Libération signées par Annie Sugier, Présidente de la Ligue du droit international des femmes et, le lendemain, par Clémentine Autain (ex-conseillère apparentée PC à la mairie de Paris et militante féministe), qui est également interviewée à ce propos le 20 mai dans Le Monde.

Cette présence médiatique de la parole féministe s’opposant aux représentations stéréotypées du genre culmine à la fin de cette première semaine par une manifestation le dimanche 22 mai. Toutefois, la répartition de la parole féministe dans le discours journalistique, en demeurant uniquement féminine et engagée, circonscrit cette parole à un problème réservé aux femmes.

2e semaine : la nouvelle jeunesse d’une vieille dame indigne

Dès le lendemain, lundi 23 mai, les commentaires journalistiques analysent ce renouveau féministe de manière monolithique. Aucun locuteur masculin n’est cité dans les comptes-rendus de la manifestation, dont les participantes sont présentées comme « s’égosillant », c’est-à-dire ne parlant pas de manière raisonnée et légitime (Le Parisien). Anne Fulda publie dans Le Figaro un article intitulé Renaissance d’une vieille dame où le féminisme est présenté comme un combat d’arrière-garde (« On le croyait mort. Réservé à des harpies nostalgiques »), folklorique (« époque bénie où l’on jetait ses soutiens-gorge aux orties »), commémoratif (« il ne ressortait qu’épisodiquement. A date fixe. Tous les 8 mars […]. Le temps d’une commémoration obligée, ses vieilles gloires étaient mises à l’honneur »), et inefficace (« On feignait de se préoccuper de l’égalité salariale des hommes et des femmes sans que rien ne bouge »).

Le féminisme fait dès lors l’objet de controverses sur sa légitimité propre. On oppose à cette vision stéréotypée construite par les médias des propos de (femmes) féministes venues d’horizons différents. Le 26 mai, Le Point interviewe Marcela Iacub, qui stéréotype les réactions face à l’affaire DSK. De même, la tribune de Hélé Béji, Refusons le féminisme victimaire. Gare au lynchage d’un homme, publiée le 27 mai dans Le Monde, s’attache à prendre la défense de l’ « impétueux » sexe masculin en se fondant sur « le propre de la femme [qui] est le souci de l’altérité ». La spécificité des réactions féministes de mai 2011 est circonscrite à un combat répétitif et obsolète.

3e semaine : le machisme, une tradition française

Toutefois, le discours journalistique, après avoir dilué et discrédité le combat féministe, reprend à son compte la critique du sexisme la semaine du 30 mai. Le Nouvel Observateur et Marianne font tous deux leur couverture respectivement sur « La France des machos » et « Les femmes et l’affaire DSK ».

Ces dossiers, qui semblent abonder dans le sens d’une critique féministe des rapports politiques, donnent cependant de ces rapports une vision stéréotypée qui annihile toute critique. Si les qualificatifs négatifs pleuvent (« archaïque France » dans Marianne, « machisme ordinaire » dans Le Parisien), le machisme français est présenté comme culturel, un donné historique immuable.
Ainsi, la déploration ne peut céder la place à aucune solution alternative, comme le rappelle Marianne le 4 juin : « Elues, conseillères parlementaires, membres de cabinet, attachées de presse ou journalistes, elles disent tout haut ce qu’elles se racontaient naguère tout bas. Sans grand espoir que leurs relations avec les hommes en soient durablement modifiées… ».
Le sexisme en France est principalement critiqué de manière constructive par des journalistes étrangères (notamment Elaine Sciolino, correspondante du New York Times à Paris), ce qui est une manière de rejeter la réflexion sur le genre hors des frontières, et de clore la parenthèse de l’éphémère renaissance du féminisme français.

Aurélie Olivesi, docteure en sciences de l’information et de la communication, université Paul Valéry – Montpellier 3, ATER –  université de recherche : LERASS -Médiapolis