Politique Service des droits des femmes et de l’égalité : autopsie d’une institution

« De l’action et des moyens pour l’égalité réelle ! », voilà ce que réclame l’intersyndicale CGT et CDFT du Service des droits des femmes et de l’égalité (SDFE) qui dénonce l’inaction politique en la matière dans un communiqué diffusé lors des rencontres féministes des 2 et 3 juillet. Pourtant, cette institution est chargée, comme le rappelait en 2010 le ministère des Solidarités et de la Cohésion sociale : « d’engager, de promouvoir et de mettre en œuvre les politiques relatives aux droits des femmes et à l’égalité entre les femmes et les hommes. » Alors, pourquoi le SFDE ne peut-il pas remplir ses attributions ? La faute au démantèlement progressif du Service, accentué par la mise en œuvre de la révision générale des politiques publiques (RGPP) selon l’intersyndicale.

Des mesures symboliques ont d’abord été prises : en 2007, le SDFE a perdu son site internet dédié, puis il a assisté à la fermeture du centre de documentation historique qui datait pourtant de la toute première mesure gouvernementale prise en faveur d’un service dédié au travail des femmes en 1965. « Ils ont liquidé le centre et des dossiers documentaires qui représentaient des milliers d’heures de travail » explique une ancienne utilisatrice du centre. La RGPP a ensuite aggravé la situation.

Suppression de postes, dilution du Service

En 2010, le service central du SDFE a été entièrement remanié conformément à la RGPP. Il a été dilué dans la direction générale de la Cohésion sociale et a perdu la plupart de ses moyens. Au niveau local, les délégations régionales ont été coupées des chargé-e-s de mission départementales qui sont alors passé-e-s de l’autorité directe d’un préfet à celle d’un chef de service non dédié à la question de l’égalité et sont parfois regroupés avec les Services de répression des fraudes et vétérinaires.

Agathe travaille au niveau départemental. Elle nous explique ses difficultés : « Personne ne comprend notre mission exacte. Les Services où nous sommes doivent communiquer avec le Service central du SDFE, mais comme les chefs de service ne comprennent pas nos attributions, soit ils font de la rétention d’information, soit ils se reposent entièrement sur nous. Sachant tout de même que l’aboutissement des projets dépend surtout de la bonne volonté des préfets ! » Le système est complexe, à tel point qu’Agathe soupire : « Nous ne savons même plus qui est notre supérieur en fait… ». La RGPP a fait de la hiérarchie du SDFE une hydre dont les salariées elles-mêmes ont du mal à repérer les têtes. Si le Service des droits des femmes a un fonctionnement atypique, les contrats de travail le sont tout autant.

« La plupart des agents ne sont pas fonctionnaires mais contractuel-le-s. Les contrats sont précaires, les rémunérations faibles et il n’y a pas de volonté d’harmoniser les statuts. », commente Violette, en poste dans une région. Elle ajoute : « On voit clairement une volonté de réduction des moyens. En plus, nous ne sommes pas considérées comme agent de l’État par l’ensemble de nos interlocuteurs, nous sommes considérées comme des  » militant-e-s « . » Pourtant, certain-e-s ont un grade de cadre A+, ils et elles sont souvent titulaires d’un diplôme de master ou plus. L’ignorance des statuts est générale, malgré l’immensité de la charge de travail : déplacements fréquents, heures supplémentaires tard le soir et les week-ends pour se rendre aux évènements organisés par des partenaires qui ont été difficiles à convaincre.

Violette rapporte que la confusion ne s’arrête pas là. Elle va jusque dans les dossiers traités par le Service des droits des femmes et de l’égalité : « Nous sommes assigné-e-s à des projets sur l’égalité des chances qui n’ont rien à voir avec l’égalité femmes/hommes. On assimile toujours les femmes à des publics vulnérables ». Et quand le projet correspond aux attributions du Service, les choses ne sont pas plus simples pour autant : « Nous devons toujours convaincre : les partenaires bien sûr, mais aussi les autres Services de l’État avec lesquels nous travaillons. C’est usant. Pourquoi notre politique n’est-elle pas traitée comme une autre ? » s’interroge Camille, une autre salariée du Service.

Manque de reconnaissance, de crédibilité, pressions

Les causes d’un tel mépris du travail des agents sont complexes, à l’image du système. Agathe nous livre des éléments de réponse : « La question que nous traitons nous fragilise. Nous sommes des cibles faciles, parce que ce que nous disons est forcément considéré comme une opinion personnelle. Du coup, nous perdons notre légitimité gouvernementale et les autres se sentent tout aussi légitimes pour s’exprimer sur nos missions. » Réponses des chefs de service aux problèmes soulevés par Agathe : « Ce n’est pas pertinent, ce n’est pas vraiment inégal, ce n’est pas important. » Une rengaine à laquelle elle avoue s’habituer mais qu’elle qualifie de « démotivante et démobilisante ». Elle a beau avoir de bonnes relations avec le préfet, elle se sent usée par le manque de volonté politique et les pressions qu’elle subit au quotidien.

Il y a aussi les pressions ou les blagues sexistes : « En réunion, j’ai souvent droit à des plaisanteries du genre  » Fais attention à ce que tu dis, Agathe est là.  » On ne nous prend pas au sérieux, nous sommes les féministes de service. Pourtant, je vous assure qu’on ne rigole pas comme ça quand il s’agit des autres discriminations type racisme ou handicap. On m’a dit aussi  » Tu n’es pas Don Quichotte, tu ne changeras pas le monde alors ne sois pas trop ambitieuse. C’est le premier ministre qui peut faire bouger les choses.  » Ils ne comprennent pas l’importance de notre mission. Pour eux, les inégalités n’existent pas vraiment, la question des femmes est une mi-priorité. » L’intersyndicale dénonce aussi de véritables violences sexistes auxquelles certaines doivent faire face.

Plus insidieuses, les employé-e-s remarquent aussi des pressions matérielles. Agathe s’est vu supprimer le secrétariat qui l’aidait à traiter ses dossiers. Elle est désormais seule et doit se débrouiller avec un simple répondeur. Lorsqu’elle a dû déménager son bureau, elle a vu ses collègues occuper des pièces minuscules, son espace était sale, il a été réhabilité bien plus tard. On lui a même coupé et changé sa ligne téléphonique sans la prévenir. Sans l’intervention du préfet en personne, elle aurait été dans l’incapacité totale de recevoir des appels sur le numéro qu’elle avait indiqué sur les plaquettes et brochures distribuées. Camille note que le Service des droits des femmes et de l’égalité est le seul dont certaines adresses mail ne se terminent pas par « .gouv.fr ». « Nous avons une adresse d’opérateur téléphonique. Ça montre bien à quel point nous ne sommes pas reconnu-e-s. »

Les employé-e-s du Service des droits des femmes et de l’égalité ont des conditions de travail déplorables. Dépressions, usure, démotivation, les salarié-e-s sont à bout. La colère fait parfois place à la détresse. Ils et elles sont de véritables fourmis qui luttent au quotidien pour pouvoir exercer la mission qui leur est impartie. « En département, le turn over dans le service est considérable, les personnels s’épuisent très vite ! Tout cela va mal finir », soupire une militante de l’intersyndicale. « Les associations et les élus doivent s’emparer de ce dossier », ajoute-t-elle « et avant 2012 ! Il y a tant à faire et il y a urgence. »

Louise Gamichon – EGALITE