Médias Affaire DSK : « J’ai franchi la ligne rouge »

Jean Quatremer est journaliste à Libération. Il est le premier journaliste qui ait alerté sur son blog à propos de l’attitude de DSK envers les femmes en juillet 2007. Quatre ans après, il revient sur l’affaire DSK.

Vous avez dit dès juillet 2007 que le principal problème de DSK était son rapport aux femmes, comment avez-vous été entendu par vos collègues journalistes à l’époque ?

Jean Quatremer : Il y a eu deux types de réactions. D’une part, certains ont estimé que j’avais franchi la « ligne rouge » en parlant de la « vie privée » d’un politique, à l’image de Marianne.fr ou de mon propre journal. Pour eux, il y a une claire ligne de démarcation entre ce qui peut être dit et ce qui doit être caché. Pourtant, dans mon article, je ne parlais pas de la vie privée de DSK, mais d’un comportement public et inapproprié à l’égard des femmes, comportement qui pourrait lui valoir des ennuis aux États-Unis où il allait être nommé. Un média aurait-il hésité à publier un article sur un politique faisant des sorties racistes lorsqu’il rencontre un journaliste noir, par exemple ? Évidemment pas. Mais en revanche, un politique qui met la main aux fesses d’une journaliste ou qui la harcèle, cela doit rester secret…

D’autre part, la majorité s’est contentée de me citer, sans faire de commentaire et sans enquêter. Mais en France, mon blog n’a été repris que par les sites internet, y compris ceux des médias classiques, et non directement par les médias classiques. Alors qu’il a été cité par les journaux britanniques, américains, allemands, italiens, espagnols, etc. Il faudra attendre la nomination effective de DSK, à la rentrée de 2007, pour que Les Échos et Le Monde me citent. Mon journal, lui, gardera le silence, y compris lors de l’affaire Piroska Nagy qui éclate en octobre 2008, suite aux révélations du Wall Street journal. On assiste à un phénomène paradoxal : alors qu’un journaliste de Libération a été le premier à mettre en garde DSK contre son comportement, Libération n’en fait pas mention dans sa version papier. Il faudra attendre le 17 mai 2011, soit trois jours après son arrestation pour que le journal me commande un article afin que je raconte pourquoi j’ai écrit ce fameux papier en 2007. Soit quatre ans plus tard…

En tant que journaliste vous sentez-vous isolé dans vos positions sur la vie privée des politiques ?

JQ : Tout à fait. Je n’ai jamais compris que l’on accepte cette cloison étanche s’il y a interaction ou risque d’interaction entre vie privée et vie publique, d’autant que les politiques n’hésitent plus à instrumentaliser leur vie privée afin d’obtenir les suffrages des citoyens. Surtout, j’estime que l’on ne doit pas s’interdire d’enquêter sur tous les domaines quitte à ne pas publier. Enquêter sur la vie privée de François Mitterrand aurait, par exemple, permis de révéler les écoutes téléphoniques illégales ou de comprendre les raisons des pouvoirs exorbitants de la cellule antiterroriste de l’Élysée. Je crois que les journalistes oublient parfois qu’ils ne sont pas là pour servir l’État, mais pour le subvertir. Pendant des dizaines d’années, on a utilisé les mêmes arguments que j’entends aujourd’hui à propos de la vie privée pour justifier l’absence d’investigation sur le patrimoine des politiques, un tabou qui est heureusement tombé au début des années 80. Mais les temps sont en train de changer, les médias se rendant compte qu’ils ne peuvent, surtout à l’heure d’internet, continuer à occulter une partie de la vie des politiques. Ils risquent de perdre leur crédibilité en continuant à observer cette omerta.

Comment expliquez-vous que des journalistes femmes agressées, harcelées par DSK n’aient pas réagi ?

JQ : Lorsqu’on sait qu’une femme sur dix seulement porte plainte pour viol et que la plupart des plaintes sont classées, on comprend mieux la raison de ce silence. Regardez le torrent de boue qui s’est abattue sur Tristane Banon : d’abord, on lui reproche de raconter n’importe quoi. Ensuite on la décrédibilise en disant qu’elle n’a pas porté plainte. Et lorsqu’elle porte plainte, on l’accuse de vouloir se faire de la publicité et on la soupçonne de participer à un complot… Je peux donc comprendre que mes consœurs aient hésité à raconter leurs problèmes avec des politiques, d’autant que cela risquait de les griller auprès de leurs sources, faute de solidarité dans la profession. Il revient aux rédacteurs en chef de protéger les femmes journalistes et de raconter dans leur journal qu’elles ont fait l’objet d’un comportement inapproprié de la part de tel ou tel politique, car les femmes ont droit à une relation de travail non sexuée tout comme j’y ai droit. Je peux vous dire que si une femme politique me manquait de respect, cela se retrouverait sur mon blog dans la minute… Mais je suis un homme et je ne cours pas ce risque. Je peux en tous les cas vous dire que si les journaux donnaient de la publicité aux comportements sexistes, cela calmerait vite nos machos : la peur changerait de camp.

Que pensez-vous de sa libération sur parole et de la façon dont les médias traitent ce retournement de situation ?

JQ : Sur l’affaire de New York, je n’ai pas de commentaire à faire puisque je ne suis pas sur place et que je n’ai pas enquêté. En revanche, ce qui m’a frappé, c’est le retournement brutal de la presse, Le Point n’hésitant pas à titrer sur la « résurrection » de DSK alors même que, pour l’instant, rien n’est venu contredire la version des faits donnée par la plaignante. Ce grand soulagement tant chez les politiques que chez les journalistes qui ont pensé revenir au « bon vieux temps » et à la chronique des petites phrases politiciennes, était un rien inconvenant. Un peu plus de retenue aurait été bienvenue. D’ailleurs, depuis quelques jours, on s’aperçoit que les choses sont un peu moins simples qu’on a bien voulu le croire et on sent que les médias redeviennent prudents. Le retour de DSK en politique n’est pas pour demain.

Pensez-vous que s’en est fini du petit espace accordé récemment aux femmes par les médias ?

JQ : J’espère que ce n’est pas le cas et qu’il y aura bien un « après-DSK ». Ce n’est pas l’affaire de New York qui est importante, mais ce qu’elle a révélé du comportement de certains politiques qui croient bénéficier de l’impunité grâce au machisme (pas uniquement masculin au demeurant) de la société française. Il a fallu l’affaire DSK pour que le sénateur socialiste Jacques Mahéas, pourtant définitivement condamné pour agression sexuelle, soit enfin viré du PS ou que Georges Tron soit contraint de démissionner du gouvernement… J’espère que les comportements vont changer et que la société française ne tolèrera plus ce genre de comportement, elle qui passe son temps à dénoncer l’intolérance des sociétés musulmanes, par exemple. La tolérance au viol, à l’agression sexuelle, au harcèlement sexuel doit cesser. Et que l’on ne brandisse pas le puritanisme américain pour essayer de sauvegarder « l’exception sexuelle » française : entre l’omerta et Torquémada, il y a un juste milieu me semble-t-il.

Propos recueillis par Caroline Flepp – EGALITE