Culture Rencontre avec la chamane Corine Sombrun

En Mongolie, Corine Sombrun est reconnue comme « udgan », c’est-à-dire chamane. Elle a suivi un apprentissage de 8 ans auprès d’Enkhetuya, une chamane mongole renommée qui deviendra son amie. Elle partage ses aventures chamaniques dans trois livres publiés aux éditions Albin Michel : Journal d’une apprentie chamane, Une parisienne en Mongolie, Les tribulations d’une chamane à Paris.

En France, Corine Sombrun est « psychonaute » : elle intéresse les scientifiques, qui veulent découvrir les différents mécanismes physiologiques liés à l’état de transe des chamanes et son influence sur les hémisphères cérébraux.

Vous avez écrit trois livres sur vos expériences chamaniques au Pérou et en Mongolie. Les Mongols vous ont reconnu le statut de femme « udgan », autrement dit chamane. Comment acquiert-on ce titre ?

Corine Sombrun : « Udgan » est le terme mongol qui désigne les femmes ayant reçu le don et la formation aux pratiques chamaniques. C’est un don inné, on naît chamane, on ne peut pas le devenir.

En Mongolie, les chamanes rentrent en transe au son d’un gros tambour, si vous ne rentrez pas en transe, cela signifie que les esprits ne viennent pas vous posséder. La transe permet d’accéder au monde des esprits. Ils viennent vous posséder sous la forme d’animaux ou de personnages et vous parlent.

Le rôle du chamane est d’interroger les esprits sur les problèmes de la personne qui vient le consulter. Pour les Mongols, si une personne a des ennuis c’est qu’elle a énervé un esprit. Il se peut que cette personne n’ait pas respecté les esprits ou bien qu’elle ait fait une mauvaise action conformément aux codes de savoir vivre et aux protocoles des esprits. Le chamane est l’interprète, le communiquant des esprits.

Quelle est la place des femmes dans le monde chamanique en Mongolie ?

CS : Il n’y a pas de notion de genre dans le monde chamanique en Mongolie ni de question de domination. Les femmes et les hommes ont la même place. C‘est juste une question de don, il y a autant de femmes que d’hommes qui possèdent ce don.

Mais plus généralement, dans la société mongole, à cause des conditions de vie difficiles et du climat, les femmes ne peuvent pas vivre seules dans la steppe sans les hommes. Elles n’ont pas la force nécessaire pour castrer les animaux ou couper du bois lorsqu’il fait – 50 degrés. Physiologiquement en Mongolie, j’ai senti mes limites en tant que femme par rapport aux hommes dans les travaux du quotidien.

Vous travaillez pour la science, sur les états modifiés de la conscience (EMC) avec des neurologues et neuropsychiatres entre la France, les Etats-Unis et le Canada. Vous êtes « psychonaute », que signifie ce nom original ?

CS : En France, je ne me considère pas comme chamane dans la mesure ou je ne fais pas de consultations, ni de cérémonies. Je veux travailler sur les techniques qui permettent l’accès à la transe sans parler de chamanisme. Voir à travers ces états modifiés de conscience, quelles sont les capacités du cerveau auxquelles nous pouvons accéder.

En état de transe, j’ai des perceptions différentes de celles que je peux avoir en état « normal », j’ai donc voulu comprendre et prouver ces états de transe comme résultant de ma simple volonté. C’était important et intéressant d’en faire une approche sérieuse d’un point de vue médical et scientifique. Aujourd’hui, il y a encore des ethnologues et anthropologues en Mongolie qui nient les effets de la transe en n’y voyant qu’un spectacle théâtral.

Grâce aux études que l’on fait sur moi, nous avons pu prouver que l’état de transe modifie l’état de mon cerveau, elle n’est donc pas simulée. En transe, mes fonctions perceptives sont plus importantes. Mon mental ne les contrôle plus. Ces études seront utiles pour les traitements des états dépressifs et de certaines maladies mentales.

Après toutes ces années entre Paris et la Mongolie, pour votre apprentissage au chamanisme comment vivez-vous aujourd’hui votre quotidien dans une grande ville telle que Paris ?

CS : J’aime beaucoup notre société, c’est très confortable. Lorsque je suis en Mongolie, sous un tipi, sans eau, ni électricité, à manger de la viande rance et des boules de farine, je suis très heureuse de rentrer pour manger du poisson, des légumes car je manque de vitamines. Le confort me manque là-bas. Je suis contente de dormir dans un lit, de prendre des douches chaudes. Il n’y a là aucune réadaptation, c’est juste une notion de plaisir. C’est tellement plus facile.

Le plus difficile pour moi en Mongolie a été la promiscuité, il n’y a aucune intimité : toute la famille dort dans le même tipi. On n’y est jamais seul, les gens entrent n’importe quand, on ne frappe pas à la porte avant d’entrer. Quant aux rapports sexuels, ils sont limités. Les parents doivent attendre que les enfants dorment. Il n’y a aucune fantaisie.

J’ai tout de même découvert des visions de la famille et de l’évolution d’un clan intéressantes avec ce que ça implique comme disputes et galères. C’était très nouveau pour moi.

A l’inverse, est-ce que votre amie chamane, Enkhetuya, pourrait facilement s’adapter à notre confort ?

CS : Elle ne demande que ça. Elle s’habituerait très vite, elle a déjà un téléphone portable, son fils a une voiture, si elle pouvait avoir une maison, elle l’aurait. Le développement du tourisme en Mongolie y est pour beaucoup depuis la chute du communisme. La Mongolie est dans une approche capitaliste, le gouvernement a donc emménagé les infrastructures pour développer le tourisme. Les nomades aujourd’hui peuvent gagner de l’argent grâce à l’artisanat.

C’est justement le thème de mon prochain livre, l’impact de la mondialisation sur ces peuples mongols. Je raconte l’histoire de la famille de mon amie chamane de 1927 à nos jours, j’ai eu la chance de partager dix ans de leur vie, et de pouvoir les interviewer sur toute la période communiste.

Propos recueillis par Virginie Baldeschi – EGALITE