Portraits Zahia Ziouani :
« Sur l’estrade, je ne suis pas une femme mais un chef d’orchestre »

Zahia Ziouani semble relativement bien gérer sa notoriété naissante auprès du grand public. En ce début d’été 2011, la jeune cheffe d’orchestre multiplie les interviews. Elle le reconnaît, depuis de nombreuses années, elle a appris à mener plusieurs choses de front et à travailler de façon efficace et méthodique. Alors, elle donne des rendez-vous collectifs au dernier étage de l’Institut du Monde Arabe autour d’un thé à la menthe et au bout d’une heure, jette un œil à sa montre et déclare l’entretien terminé. Pour filer vers d’autres obligations. Dès le début on sent toute l’énergie et l’enthousiasme qui l’habitent. Relever des défis, elle connaît.

Née à Paris de parents algériens voilà 33 ans, Zahia Ziouani a grandi en Seine-Saint Denis. La musique a toujours fait partie de son univers. Si ses parents ne pratiquaient pas eux-mêmes, ils étaient mélomanes. « Nos parents nous ont transmis une certaine curiosité, l’envie d’apprendre et de découvrir les choses. » Ils ont aussi permis à Zahia et à sa sœur jumelle, Fettouma, de réaliser leur rêve : une inscription au conservatoire de Pantin dès l’âge de 8 ans.

L’une avait choisi la guitare, l’autre le violoncelle. Puis Zahia, désireuse d’intégrer un orchestre passera en plus à l’étude de l’alto et enfin à la direction d’orchestre. Le tout sous le regard bienveillant de parents qui l’encouragent et de professeurs attentifs. « J’ai eu la chance de rencontrer des professeurs qui ont toujours cru en moi » dit-elle. Jusqu’à l’illustre chef d’orchestre Celibidache qui l’accepte dans sa classe alors qu’elle n’a que dix-sept ans.

Les filles plus travailleuses

« Ce n’est pas évident de se dire quand on est jeune « je serai chef d’orchestre » – explique Zahia Ziouani – c’est un peu comme se dire « je serai cosmonaute ou président de la République » ; c’est des trucs un peu surréalistes surtout quand on est une fille ! »

Ses professeurs, les musiciens qu’elle rencontrait, lui répétaient : « ce n’est pas un métier pour une femme ! » Alors, elle s’est entêtée. « Peut-être que pour les jeunes et pour les filles, c’est difficile – se disait-elle – mais moi j’ai quand même envie de relever le défi. » Et Sergiu Celibidache l’a confortée : « Il n’y a pas beaucoup de femmes dans ce milieu-là –disait-il – il faut qu’elles soient beaucoup plus persévérantes, mais tu as toutes tes chances. »

Et de la persévérance, il en a fallu pour s’imposer dans un milieu encore très masculin, voire macho, où voilà une quinzaine d’années les femmes étaient encore interdites dans certains grands orchestres symphoniques européens.

Pourtant, les qualités féminines sont des atouts pour la musique. « La musique est une pratique très exigeante –explique celle qui est aussi directrice du conservatoire de Stains (93) – Je le vois parmi mes élèves, les filles sont plus sérieuses, elles travaillent plus et trouvent de plus en plus leur place. » Mais elle reconnaît subir encore beaucoup de pressions : « une femme doit être tout le temps au top. Les musiciens sont moins indulgents. Mais quand je suis sur l’estrade, je ne me dis pas je suis une femme, je me sens avant tout chef d’orchestre et je me sens capable de maîtriser les choses. Pour moi, ça ne fait pas de différences. »

 

La musique, une culture commune

Pour elle, qui a dirigé son premier orchestre à dix-sept ans, « le plus difficile dans un premier temps, c’était d’être jeune. Je n’avais pas envie de commencer mon métier à 40 ou 50 ans ! C’est un métier qui demande de la maturité humaine et musicale et de l’autorité mais je pensais que mon enthousiasme, ma vitalité et mon envie de bien faire pouvaient compenser mon manque d’expérience. » Et pour le prouver, elle crée l’orchestre Divertimento qu’elle dirige toujours aujourd’hui. « Je n’allais pas attendre – dit-elle encore – qu’on vienne me chercher chez moi ! » Avec Divertimento, elle veut montrer que le répertoire symphonique des 19ème et 20ème siècles est « appréhendable et maîtrisable par les femmes » souvent cantonnées aux petites formations en musique baroque ou contemporaine.

« J’ai dû lutter pour ne pas être considérée comme la beurette de banlieue qui a réussi » se souvient Zahia Ziouani dans son livre (1). Soucieuse de ne pas intéresser les médias pour ce qu’elle est mais bien pour ce qu’elle fait, elle s’emploie aussi à mettre ses convictions au service des jeunes de Stains ; et ils savent l’en remercier : « depuis qu’on fait de la musique classique, on nous regarde différemment. » Elle se souvient de son adolescence et de l’admiration avec laquelle on les regardait, sa sœur et elle.

Son objectif aujourd’hui : faire en sorte que la musique classique soit accessible à tous et que de plus en plus de musiciens classiques lui ressemblent. « La musique classique doit être une culture commune ; il faut que les salles de concert soient à l’image de notre société actuelle avec la diversité sociale, culturelle et intergénérationnelle. »

Et de déplorer que les concerts qu’elle dirige en Seine-Saint-Denis soient moins valorisés par les médias et les pouvoirs publics que ceux de la salle Pleyel ou de la Cité de la Musique. « Quand je présente mes projets – regrette-t-elle – on me renvoie aux financements de la politique de la ville alors qu’il s’agit de projets artistiques qui devraient dépendre du ministère de la Culture ! »

Des modèles féminins dès l’enfance

Au chapitre des projets, il y a encore 2012, l’année du cinquantième anniversaire de l’indépendance algérienne. En effet, depuis 2007, Zahia Ziouani dirige régulièrement l’orchestre symphonique d’Algérie. Une façon pour elle de faire le pont entre le pays de ses origines et la France. Une occasion aussi de rendre hommage aux deux femmes qui ont marqué son enfance et lui ont certainement transmis leur ténacité et leur esprit d’indépendance.

« Les modèles de ma mère et de ma grand-mère ne sont pas anodins dans mon parcours. Ma grand-mère ne s’est jamais laissée faire ; elle tenait des bureaux de vote, elle a fait de la résistance pendant la guerre d’Algérie, elle a pris beaucoup de risques. » Quant à sa mère, Zahia Ziouani écrit dans son livre : « elle était allée à l’école, portait des pantalons, avait choisi le métier qui lui plaisait et allait épouser l’homme qu’elle désirait. »

Deux exemples qui lui reviennent à l’esprit chaque fois qu’elle doit s’imposer professionnellement et qu’elle se répète en leitmotiv : ne pas avoir peur et ne rien s’interdire.

Geneviève Roy – EGALITE

(1) La Chef d’orchestre – éditions Anne Carrière, 2010, 280 pages, 18 €