Économie Trafics de femmes, flux financiers et mondialisation

L’industrie du sexe est un des secteurs qui a le plus bénéficié de l’ouverture des frontières aux marchandises et aux capitaux de la mondialisation financière. Elle s’est très vite développée de manière transfrontière (traite, trafic, blanchiment) et a su s’intégrer à des secteurs légaux comme le tourisme, les loisirs, le net, l’immobilier… tout en se diversifiant (téléphones roses, eros centers, sex shops, tourisme sexuel…) et en se connectant au trafic de drogues et d’armes (en 2008, entre 76% et 100% de l’industrie du sexe est contrôlée par le crime organisé, exemple des mafias dans les pays de l’ex-URSS, et au Japon les yakusas).

Cette industrie a profité de la montée des inégalités dues à la mondialisation qui sont à l’origine de la croissance des flux migratoires mais aussi des politiques restrictives d’immigration qui ont permis de rendre plus vulnérables les candidat-e-s à l’émigration et d’alimenter les marchés de traite et trafic des êtres humains. Sachant que 90% de la traite se fait en vue de prostitution, soit chaque année environ 4 millions de femmes et d’enfants, l’augmentation de la prostitution a été facilitée par la mondialisation.

La traite des esclaves africains a fait 11,5 millions de victimes en 400 ans. D’après l’Unicef, en 2001, la traite en vue de prostitution en Asie du Sud-Est uniquement a fait 33 millions de victimes en 30 ans, soit trois fois plus. On comptait 40 millions de prostitué-e-s dans le monde cette même année.

Les réseaux de prostitution sont aujourd’hui organisés comme des transnationales – avec leurs sous-traitants (gangs locaux), leur « mafia mère » –, et caractérisés par des connections avec d’autres secteurs économiques, criminels ou non.

Le suivi des capitaux de la prostitution est difficile, car ils sont écoulés par petites sommes faciles à blanchir, mélangés à l’argent de la drogue, ou réinvestis dans les capitaux mondiaux et l’immobilier, via les paradis fiscaux.

Des transnationales du sexe cotées en bourse

Cette prostitution organisée fait vivre non seulement tout l’entourage de la prostituée (proxénète, coiffeur, médecin, nourrice, hôtelier, réseau mafieux) mais aussi tous les intermédiaires financiers du blanchiment d’argent, et dégage des profits qui sont réinvestis dans la drogue, le trafic d’armes ou dans des activités licites, comme les sex-clubs, bars, hôtels.

Des entreprises, comme Schultz en Allemagne, Daily Planet en Australie (avec un capital de 14 millions d’euros en avril 2003), propriétaires d’eros centers et de bordels sont côtés en bourse depuis 1995. Une compagnie d’assurance anglaise proposait même, en 1995, des contrats d’assurance pour des prostituées « professionnelles ». D’après l’Unesce (United Nations Economic Commission for Europe), l’industrie du sexe aux Pays-Bas, où la prostitution est légale, rapportait presque 1 milliard de dollars par an en 2004.

Les flux financiers de la prostitution, inclus dans les flux de l’industrie du sexe, eux-mêmes inclus dans les flux de la criminalité (15% à 20% du commerce mondial), sont opaques, c’est pourquoi nous ne pouvons procéder qu’à des estimations de montant. D’après le programme des Nations unies pour le développement, cité par Sabine Dusch en 2002 (1), le produit criminel brut mondial atteint 1 200 milliards de dollars par an dont environ 70 milliards de dollars de la prostitution. En 1998, les flux de la prostitution constituaient 5 % du PIB aux Pays-Bas, entre 1 et 3 % au Japon. La prostitution représentait entre 2 et 14 % de l’ensemble des activités économiques de la Thaïlande, de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines d’après l’Organisation internationale du travail (OIT).

Depuis trente ans, les pays du Sud ont vu croître exponentiellement la prostitution et la traite des femmes et des enfants. Depuis une quinzaine d’années, le phénomène se reproduit dans les pays de l’ex-Union soviétique, de l’Europe de l’Est et Centrale et des Balkans.

Les prostituées rapportent plus que la drogue

Les êtres humains victimes de la traite à des fins de prostitution sont nettement plus nombreux que ceux qui sont l’objet d’un trafic à des fins d’exploitation domestique ou de main-d’œuvre à bon marché.

La quasi totalité des victimes sont destinées à la prostitution, par exemple plus de 98% des victimes de la traite en Europe de l’Est sont des femmes destinées à être prostituées (commission de la condition de la femme, ONU 2006). La traite des êtres humains était évaluée en 2000 à 10 milliards de dollars et le dernier rapport de l’Organisation des Nations unies contre les crimes et délits dans son rapport de mars 2007 l’estime à 32 milliards de dollars dont 10 milliards pour la vente des personnes.

Les organisations internationales parlaient, en 2000, de profits liés au trafic des femmes multipliés par 400 en dix ans et de troisième trafic mondial après la drogue et les armes. En Asie, ces profits sont 4 à 5 fois plus importants que ceux du trafic de drogue. En effet, si la drogue ne peut être vendue qu’une fois, la prostituée rapporte pendant de longues années. Ainsi ces dix dernières années, ont été créé des « marchés aux femmes », véritables marchés d’esclaves.

Les Balkans sont devenus la plaque tournante européenne de ces ventes où les femmes peuvent être revendues jusqu’à dix fois en l’espace de cinq mois. La mission parlementaire française sur l’esclavage moderne a parlé de pays entiers qui se vident de leurs jeunes filles de moins de 25 ans comme l’Albanie, la Moldavie ou l’Ukraine.

C’est vrai aussi pour les villages pauvres d’Amérique Latine. Plus de 100 000 victimes de la traite en 2006, dont 2 000 fillettes de 12 et 13 ans disparues de la région de Cuzco au Pérou, ont été retrouvées en mai 2007 dans les bordels argentins où les fillettes sont vendues de 100 à 5000 pesos, d’après le rapport de mars 2007 de l’Organisation internationale des migrations. C’est vrai aussi pour les villages d’Asie et d’Afrique. Par exemple pour les jeunes Nigérianes, prostituées pour dettes sur les trottoirs de Barcelone ou Rome.

Même dans la très honorable vieille Europe, il existe des ventes aux enchères de jeunes migrantes comme en 2006 dans les aéroports britanniques de Gatwick, Heathrow et Stansted, d’après le parquet britannique. Dans l’Union européenne, on estime à 200 000 le nombre de femmes prostituées victimes de la traite. Le Comité contre l’esclavage moderne estimait que dans l’Union, la traite des femmes aurait rapporté entre 10 et 15 milliards d’euros par an en 1999 et 2000. Chaque prostituée aurait rapporté 28 000 euros par mois à son proxénète, en 2000, soit 400 fois plus qu’en 1990 date à laquelle la prostitution mondialisée a connu un véritable essor.

« Le crime et la finance ne peuvent plus se passer l’un de l’autre »

Au départ, il y a l’endettement, la naïveté ou le désespoir d’une femme ou d’une fillette. Puis l’intégration de cette dernière, avec la plupart du temps 10 à 200 autres victimes, dans un réseau de prostitution pour rentabiliser son corps avec des changements de lieux fréquents. Une rentabilité qui peut atteindre 100 à 250 % en un an. Les revenus de son exploitation sont alors mêlés à ceux de la drogue ou des armes au niveau international et, par le biais de transferts de capitaux dans les paradis fiscaux, ces sommes sont fondues dans l’économie légale.

D’après Eva Joly, dans le livre Un monde sans loi (2), en 1998, « […] l’économie criminelle est devenue un rouage indispensable des sociétés contemporaines, indispensable d’abord au système financier en quête permanente de ces capitaux nomades… L’interférence entre le légal et l’illégal est telle que la question criminelle et la question financière sont indissociables. Le crime et la finance ne peuvent plus se passer l’un de l’autre. La croissance de l’un est devenue nécessaire à la croissance de l’autre…. De plus en plus les mafias passent des accords entre elles pour se partager les marchés. »

Les mafiosi italiens se mettent d’accord avec les Nigérians pour la traite et le transport de drogues, et avec les Russes pour le blanchiment. Les triades financent leurs trafics internationaux grâce à des joint-ventures. Les mafias s’organisent comme des entreprises transnationales, et s’entourent de juristes et de toutes sortes de spécialistes financiers pour blanchir et investir au mieux. Pour cela, ils n’hésitent pas à corrompre les hommes politiques notamment par la prostitution.

Dans le monde anglo-saxon, se multiplient les affaires de fraude financière doublées d’affaires de mœurs avec des réseaux de call girls. Au Japon, les yakusas ont investi massivement dans l’immobilier depuis 1985, en blanchissant leur argent dans les paradis fiscaux par le biais de crédits. Ils ont investi également les quatre premières maisons de titres japonaises (3), grâce auxquelles l’une des organisation de yakusas a pu mettre la main sur la société de chemin de fer Tokyu, en 1991… Même les Etats, à cause des sommes colossales échangées, sont tentés de régulariser la prostitution pour en tirer profit.

« La demande est à la fois mondiale et locale »

Le marché de la prostitution est étroitement lié à la mondialisation du capital qui s’appuie sur l’exploitation persistante des femmes. La mondialisation est à l’origine des facilités de déplacement de l’argent, de la féminisation des migrations mais aussi des politiques restrictives d’immigration, qui favorisent le trafic et la traite. La mondialisation, par les inégalités qu’elle a généré, a créé des conditions économiques, sociales, culturelles et politiques souvent discriminatoires, par manque de services publics, d’emplois, qui ont favorisé l’expansion du marché de la prostitution. De plus, la croissance de ce marché du sexe a pour conséquence directe la violation des droits humains, des femmes et des enfants devenus des marchandises. Le statut des femmes et donc de l’être humain en général a gravement régressé.

Les humains sont considérés comme des matières ou des produits susceptibles d’être échangés dans le cadre du développement du commerce national et international. Mais ce marché est aussi étroitement lié à la demande locale des clients.

Comme le souligne Sigma Huda, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits fondamentaux des victimes de la traite des êtres humains, en février 2006, il est important « de comprendre que la demande est à la fois mondiale et locale. Elle est mondiale au sens qu’elle détermine le proxénétisme international et viole les droits fondamentaux… mais elle est locale au sens qu’elle existe partout – dans les villes et villages – et qu’elle est pour l’essentiel le fait d’hommes qui sont les piliers des communautés locales ».

En conclusion, l’image de la prostituée indépendante a vécu. La réalité d’aujourd’hui est bien plus cynique et effroyable. Les prostituées sont broyées dans un système financier et criminel : le système prostitutionnel. Pratiquer le trafic d’êtres humains rapporte beaucoup pour très peu d’investissement. Mais à quel prix ? Au prix des droits des femmes et de la dignité humaine. Un seul remède : abolir la prostitution et contrôler la finance internationale.

Claudine Blasco, commission genre et mondialisation Attac

(1) Le Trafic d’êtres humains, PUF, 2002.

(2) Un monde sans loi : la criminalité financière en images, de Jean Maillard et Pierre-Xavier Grezaud, Stock, 1998.

(3) Etablissements chargés de gérer pour le compte de leurs clients leurs portefeuilles boursiers.