Société « Enseigner le genre dans les cours de SVT est une avancée formidable »

La rentrée est dans quelques jours… La polémique suscitée par Christine Boutin en juin dernier est relancée par 80 députés UMP. En cause ? Les manuels de SVT (sciences et vie de la Terre) prévus cette année pour les classes de première L et ES abordant la théorie du genre. Le retrait pur est simple de ces ouvrages « sulfureux » a été demandé à Luc Chatel, ministre de l’Education nationale.

Des professionnels, des associations, des syndicats, des politiques s’indignent.

Florence Rochefort, chercheuse au CNRS, est la présidente de l’Institut Emilie-du-Châtelet (IEC), à l’origine de la pétition «Enseigner le genre : contre une censure archaïque». Elle a répondu à nos questions.

On entend en ce moment à l’occasion de cette polémique des propos fallacieux sur le genre. Pouvez-vous nous donner votre définition de ce concept ?

Le genre est un concept scientifique et non une idéologie comme on l’affirme à tort. Il stipule que les catégories de sexe, de féminin et de masculin sont des constructions sociales. Cela signifie que chaque société a une façon d’organiser, de poser les différences de sexe et que ces constructions varient dans le temps historique et dans l’espace, selon les aires géographiques comme l’ont bien montré les études ethnographiques.

Le genre permet de scruter les hiérarchisations entre femmes et hommes et entre masculin et féminin, de comprendre comment les catégories sexuelles se sont construites, toujours associées à une hiérarchisation qui privilégie les hommes et le masculin.

Le concept de genre peut ainsi permettre de décrire le système de pouvoir qui est attenant aux catégories de sexe.

C’est ce que montrent les travaux de Françoise Héritier : comment, à partir d’une observation des différences, s’est élaboré un système de hiérarchisation au détriment du féminin, dont nombre de traces sont encore perceptibles.

Il est intéressant de comprendre ce système, d’étudier son fonctionnement, y compris pour mieux saisir les modalités de changement, les mutations, les ruptures.

Un tel travail nécessité le dialogue des disciplines.

C’est tout le travail de l’Institut ?

L’Institut Emilie-du-Châtelet a été fondé grâce à la région Ile-de-France pour favoriser la recherche sur le genre et faire connaître les résultats de ces travaux au sein de la communauté scientifique comme à un plus large public. L’IEC est d’emblée pluridisciplinaire. On a voulu encourager les rencontres et les réflexions interdisciplinaires. Ce type d’approche qui croise les disciplines donne la possibilité de mieux comprendre l’ensemble de ce système qui codifie et normalise les rapports de genre.

L’IEC promeut aussi le dialogue entre les sciences dures et les sciences humaines et sociales. La construction du genre est ancrée sur des théories scientifiques, biologiques par exemple pour ce qui est de la détermination de sexe.

Au mois de juin dernier, l’IEC a organisé le colloque « Mon corps a t il un sexe ? », qui a mis en évidence l’évolution et les présupposés de genre des théories scientifiques et notamment des théories génétiques qui permettent de définir le sexe.

Qui sont ceux qui s’opposent au concept de genre ?

C’est la droite dure inspirée par un catholicisme doctrinaire porté par le Vatican, dans lequel nombre de catholiques ne se reconnaissent pas, comme l’association Golias.

Le Vatican s’est prononcé contre le concept de genre qu’il considère comme scientifiquement faux et voit comme porteur d’une dégradation des mœurs.

A l’origine du mouvement il y a la pétition de Christine Boutin en juin à laquelle nous avons répondu par notre propre pétition qui est toujours en ligne sur notre site.

Ce sont les mêmes courants de la droite dure et des catholiques rigides qui ont lutté contre le PACS et qui s’opposent toujours à l’IVG. C’est un outil politique pour eux et une tentative de lutter contre la libéralisation des mœurs, ils sont ainsi hostiles à tout ce qui touche à l’homosexualité. Ils sont contre le mariage gay et lesbien, l’homoparentalité. Ce courant catholique œuvre au niveau international et notamment au niveau européen, il a de fortes capacités de lobby en particulier sur la question de l’IVG. Je pense à la Pologne en tout premier lieu.

Justement les opposants à cette réforme ont une vision réductrice du genre et le limite à l’orientation sexuelle…

Oui, c’est le moins qu’on puisse dire. Et ils se permettent de réduire un champ scientifique entier à une opinion, ce qui est d’une mauvaise foi absolue. Ils mélangent tout et, par exemple, assimilent, même lors d’une interview radiophonique, homosexualité et pédophilie. Un dérapage ? Ce n’est même pas sûr…

Quel est pour vous I’intérêt de l’introduction de ce concept dans l’enseignement ?

Le concept de genre a permis de déconstruire les normes sexuelles dominantes qui faisaient de l’homosexualité une déviance. Des verrous ont sauté grâce aux mobilisations des gays et des lesbiennes, qui ont également stimulé le champ scientifique.

L’apport d’études scientifiques qui existent depuis 40 ans est patent, il est international et la France tend à rattraper son retard même s’il reste fort à faire. Le genre est un concept largement répandu aujourd’hui dans le monde, utilisé dans toutes les institutions internationales, et qui a donné lieu à de multiples travaux dans toutes les disciplines. Il est indispensable pour répondre à des problèmes sociétaux majeurs comme la violence. Il serait préjudiciable de ne pas en faire bénéficier les élèves français.

Il y a d’ailleurs déjà eu des manuels, je pense à celui de l’association Mnémosyne La place des femmes dans l’histoire. Une histoire mixte, édité par Belin.

Le genre doit progresser comme outil et objet de recherche et il doit sortir des labos et aller vers l’éducation et le grand public. Ce que propose l’Education nationale en introduisant le genre dans les cours de SVT pour les élèves de première est une avancée formidable.

Propos recueillis par Caroline Flepp – EGALITE