Politique « Monsieur Guéant a particulièrement indigné les Comoriennes »

Le 11 septembre dernier sur l’antenne de RTL, le ministre de l’Intérieur, qui avait déclaré trois minutes plus tôt qu’il se refusait à faire un lien entre délinquance et immigration, lance pourtant sur le ton de la confidence : « Je peux vous dire qu’il y a à Marseille une forte immigration comorienne qui est à l’origine de beaucoup de violences. » Ces propos ont indigné de nombreuses associations comoriennes, qui ont manifesté le 15 septembre devant la préfecture de Marseille, ainsi que le Mrap (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), qui a saisi la justice pour incitation à la haine raciale.

Rencontre avec Arafa Mbaé, responsable de 2 Mains, une association de femmes comoriennes de Marseille.

Pourquoi les femmes de votre entourage sont-elles personnellement touchées par les propos de Claude Guéant ?

Elles le sont en particulier car nous sommes issues d’une culture matriarcale. Chez nous, c’est la femme qui est le chef de famille, c’est elle qui choisit son mariage. C’est même elle qui est propriétaire s’il y a un terrain ou une maison familiale.

Le mari ne s’occupe de rien, que ce soit d’un point de vue domestique ou éducatif. C’est notre domaine exclusif. Vous comprenez donc que quand un enfant agit mal chez nous, c’est vers la mère qu’on se tourne. Si vous regardez les images de notre manifestation pacifique à la préfecture, vous verrez beaucoup de femmes, ce qui nous a d’ailleurs permis de nous rencontrer encore davantage pour coordonner nos actions.

Vous êtes la communauté la moins visible de Marseille, bien que vous représentiez au moins 10% de la population. Il n’y a aucun signe de votre présence dans le centre-ville. Pourquoi ?

L’explication est simple et tout le monde la connaît : à Marseille la majorité de la communauté comorienne a été reléguée dans les quartiers nord avec le phénomène de gentrification du centre-ville. Monsieur Guéant devrait d’ailleurs venir sur place constater comment nous vivons.

C’est écœurant de voir grandir nos enfants dans des écoles avec encore moins de moyens qu’en centre-ville, dans des immeubles délabrés, avec des centres sociaux qui ferment, la police de proximité supprimée.

Il faut qu’on agisse pour les enfants car ils sont abandonnés par les pouvoirs publics, et ce même quand ils arrivent à faire des études.

Le moindre commerce ferme dans nos quartiers pour des raisons de sécurité. On a vu le commissariat de Frais Vallon fermer lui aussi sans explication. On est réellement abandonnés et isolés.

S’il y avait une cause de la délinquance, elle serait dans ces raisons. Mais, même si on commence à voir des cas de jeunes issus de notre communauté avoir des démêlés avec la justice, c’est très récent et encore rare. Si on ne se mobilise pas et qu’on ne nous aide pas, bien sûr, cela va s’aggraver.

Toutefois, cataloguer une soi-disante délinquance comorienne est un manque total de respect et de connaissance du terrain, d’autant que nous sommes connus pour être une communauté très discrète, effectivement.

Nous ne sommes pas issus d’une culture de la contestation ou de la revendication. Nous tentons par exemple depuis des décennies d’obtenir une maison de la culture comorienne, sauf que depuis des décennies nous sommes baladés à chaque élection par de fausses promesses.

En disant qu’à Marseille nous sommes la source de nombreux problèmes, monsieur Guéant nous a révoltés et pour la première fois nous a donné envie de descendre dans la rue pour manifester contre cette injustice.

Expliquez-nous quels chantiers occupent votre association 2 Mains…

Notre association travaille ici et aux Comores.

A Marseille, c’est surtout l’insertion des femmes par le travail qui nous occupe. Nous aidons, par exemple, deux jeunes créatrices de mode à se faire connaître et à sortir des quartiers, en les inscrivant à des concours, qu’elles ont souvent remportés d’ailleurs.

Aux Comores, les champs d’actions sont plus vastes : nous travaillons directement avec de nombreuses associations de villages pour la mise en place de soins de santé, d’accès à l’eau, de tourisme solidaire, de développement durable, d’éducation. Notre grande fierté : avoir ouvert une école de 150 places là-bas, grâce aux chantiers vacances, où des jeunes de nos quartiers partaient pour mettre la main à la pâte.

Claude Guéant s’est excusé en expliquant qu’il n’avait fait que répéter ce qu’on lui avait dit…

L’excuse du téléphone arabe, ça pourrait être drôle ! Sauf qu’à son niveau de responsabilité c’est simplement consternant.

Propos recueillis par Terry Dupont – EGALITE

image_pdfimage_print