Tribunes « Crazy Horse », avis aux mateurs

Je suis tellement déçue !

J’ai souvent dit que j’étais venue au cinéma documentaire, grâce à l’admiration que je portais au travail de Frederick Wiseman.

Welfare d’abord, Public housing entre autres, m’ont bouleversée par leur acuité sociologique tout autant que leur beauté profonde.

Plus rien de tout cela dans ce dernier film, sans distance critique ni esthétique.

Wiseman se contente ici d’offrir une place pour le Crazy au prix d’une entrée de cinéma.

Mais le champagne et le cinéma en moins.

Crazy Horse est en somme une longue captation libidineuse de numéros de danse nue, avec pour seule initiative, une succession de zoom et dé-zooms sur les fesses de danseuses comme une obsession. Un dispositif de prise de vue, pas plus inspiré que ce que nous en donnerait à voir un vieil habitué du fond de la salle.

Un récit du désir sans désir. Rien qui ne nous fasse rencontrer ses femmes par delà les voiles de lumière et les chorégraphies désopilantes d’ennui, entrecoupées de plates scènes de travail qui passent à côté de leur sujet.

Rien derrière les paillettes que Wiseman a semble-t-il plein les yeux, et qui empêchent le regard. Rien qui ne conforte le cliché et ne renouvelle la norme.

Des corps sans tête, sans âme, sans mots

Mais si ce n’était que son manque d’inspiration pour cette fois, je m’en remettrais facilement. Wiseman demeurerait en mon Panthéon. Je crains toutefois que ce film là ne l’en bannisse définitivement. Pas tant comme cinéaste que comme homme d’ailleurs. Un homme que j’aurais aimé avoir pour ami.

Car le plus décevant ici est en réalité la détestable contribution de ce film au discours le plus rétrograde sur les femmes.

Wiseman n’avait-il rien d’autre à livrer du Crazy Horse, qu’un hymne à la beauté des femmes où elles ne sont plus qu’un corps imaginaire sans tête, sans âme, sans mots.

Car ces filles, le plus souvent filmées des reins aux cuisses n’ont pas droit à la parole dans ce film. Elles sont pourtant au cœur d’une industrie du sexe, qui brasse des millions, sur l’idée que nous aurions pour idéal ces femmes tristes, se trémoussant mécaniquement sous des airs faussement aguichants, balbutiant en playback des tubs remâchés entre des sourires crispés écrasés de rouge à lèvre.

Il n’est pas dans ce film, jusqu’au directeur artistique de la revue, qui ne soit une caricature de machisme qui s’ignore, alors qu’il nous entretient de la beauté des femmes comme suprême ambition. Mais de quelle beauté parle-t-il ? Car enfin, la rondeur d’un cul ne résume pas plus les femmes et la beauté, que la taille d’une verge, les hommes.

Qu’il s’agisse du show comme du film, un spectacle conçu pour des hommes sans imagination, où les filles font semblant de prendre du plaisir, réduites à des courbes sans vie et au silence.

De la hiérarchie des êtres

Les danseuses du Crazy, la mise à jour du système dont elles sont les faire-valoir, auraient bien plus à nous raconter de leur réalité que cette marée de fesses, qui finit par les engloutir comme femmes.

Qui sont-elles ? Qui sont les gens qui les emploient ? Qui sont les spectateurs ? Combien ça rapporte ?

Mais aussi quelle image ont-ils tous de la vie et de la réalité sociale ?

Qu’espéraient-elles ? Comment opèrent-elles chaque soir cette dissociation entre leurs corps livrés aux fantasmes tristes du public et elles-mêmes ? Comment voient-elles les hommes ? Les femmes ?

Comment ne pas interroger l’industrie de l’érotisme et du porno et condamner le fait qu’elle encourage l’assignation des femmes à la fonction d’objet sexuel au service des hommes, ainsi assurés de leur domination ?

Comment ne pas dénoncer cette insulte absolue et définitive à une moitié de l’humanité ?

Le procédé n’est pas nouveau. Jadis dans les colonies, le discours sur la hiérarchie des êtres avait accompagné et permis l’exploitation économique des indigènes, la mise à disposition de leurs corps et l’exploitation de leurs ressources. Sans plus d’humanité.

Rien de tout cela dans Crazy Horse. Juste un film de culs pour vieux cochons.

Un film qui se résume à son affiche.

Le sexisme, auquel ce film apporte une caution, doit être combattu sous toutes ses formes. C’est pourquoi je combats ce film.

J’aime mon corps et la liberté dont j’en use. Mais c’est avec ma tête et mes mots que je tenais à exprimer mes profonds regrets et ma grande colère. Car Wiseman ne sait sans doute pas le mal qu’il nous fait.

Mais croyez moi, ce que ce film documente si mal, disparaîtra.

Frédérique Pollet Rouyer, réalisatrice