Économie «En politique et au quotidien à Mayotte, les femmes préparent, les hommes consomment»

« Nous sommes fatigué-e-s, il faut sortir de cette impasse ! » C’est le cri d’alarme que lance Dhoïmrati Mtrengoueni, secrétaire générale FO Actions sanitaires et sociales à Mayotte.

Depuis un mois, une grave crise secoue la petite île de l’océan Indien devenue département français en mars dernier et les Mahorais attendent aujourd’hui le nouveau négociateur dépêché par le gouvernement : Denis Robin, ancien préfet de Mayotte.

Pour Dhoïmrati Mtrengoueni, la situation s’est compliquée depuis que son syndicat a signé un accord avec la préfecture pour travailler à la réglementation des prix. Un accord rejeté par les autres membres de l’intersyndicale.

Depuis quelques jours, les routes coupées ne permettent plus à la syndicaliste de se rendre à son bureau du conseil général où elle est contrôleuse des prestations sociales. Lorsqu’elle pouvait encore s’y rendre, on lui avait recommandé de ne pas y rester en milieu de journée où sa présence risquait de mettre en danger ses collègues. Sur la place de la République de Mamoudzou, la capitale, les manifestant-e-s se rassemblent en effet à l’heure du déjeuner.

Dhoïmrati Mtrengoueni

Quelle est la vie quotidienne aujourd’hui à Mayotte ?

Pour l’intersyndicale, la grève contre la vie chère continue. Les rues des villages sont sales car des poubelles sont renversées au milieu des chaussées pour bloquer le passage. Des arbres abattus et tombés sur les routes empêchent les voitures de passer et de se rendre à Mamoudzou, la capitale où toute l’économie est concentrée.

Les familles n’ont plus rien à manger. Les Mahorais mangent des bananes et du manioc, mais pour les enfants c’est plus difficile. Ils ont pris d’autres habitudes. Dès que les magasins parviennent à ouvrir, on voit des queues interminables. Tout le monde se précipite pour acheter des produits de première nécessité, du riz, des ailes de poulet…

Quelle est la place des femmes dans ce mouvement ?

Ce sont en majorité des femmes qui manifestent et qui font la queue dans les magasins. Cela fait partie de l’histoire de Mayotte, même avant sa séparation d’avec les autres îles de l’archipel des Comores, c’était toujours les femmes qui étaient en avant. Ce sont elles qui osent.

A Mayotte, 99% de la population est musulmane. Je crois que c’est pour ça. Pour les musulmans, il faut respecter les femmes et les enfants. Pendant les vacances scolaires, il y avait beaucoup d’enfants et de jeunes dans les manifestations. La présence des enfants et des femmes peut éviter les drames.

Les hommes ont les responsabilités, mais ce sont les femmes qui les assument. Il y a toujours des femmes derrière qui conseillent, qui expliquent, qui soutiennent. Que ce soit politique ou syndical ou encore dans la vie quotidienne, ce sont toujours les femmes qui préparent et les hommes qui consomment !

Votre syndicat a signé un accord avec le préfet. Pourquoi n’a-t-il pas permis de mettre fin à la grève ?

Au début du mouvement, tout le monde était ensemble. La première manifestation à l’appel de tous les syndicats était une journée exceptionnelle. On a cru que la visite de la ministre de l’Outre-mer, Marie-Luce Penchard, allait nous permettre de suspendre la grève. Mais elle est venue et repartie sans rien changer. Elle n’a pas tenu compte de la situation des familles d’ici ni répondu aux attentes des Mahorais.

Ensuite, FO a signé un accord avec le préfet parce qu’il fallait bien trouver une porte de sortie. Les autres syndicats l’ont refusé car ils pensent que l’accord ne sera valable que pour quelques mois, que les prix vont baisser seulement jusqu’au 31 décembre. En fait, on essaie de mettre en place une commission de travail pour réglementer les prix avec le médiateur de l’Observatoire des prix qui est arrivé le 24 octobre. Mais la population n’a pas compris.

Pour les gens qui savent lire, je fais une copie de l’accord et je leur donne. Pour ceux qui n’ont pas accès à la lecture – les deux tiers environ de la population adulte –, je passe mon temps à expliquer.

Comment se met en place la départementalisation de Mayotte ?

Les choses se font petit à petit. Et les Mahorais commencent à voir que tout devient compliqué, qu’il faut fournir beaucoup de papiers pour justifier l’octroi des prestations. La période de transition va demander beaucoup d’information et de communication, beaucoup d’accompagnement de la population.

A Mayotte, on veut conserver nos biens et notre manière de vivre, mais en même temps bénéficier des avantages de la départementalisation. Il y a beaucoup de choses à réglementer ici mais les démarches administratives ne sont pas faciles à cause de blocages liés notamment à l’illettrisme.

Les aspects financiers aussi sont complexes et j’ai peur que beaucoup de familles perdent leurs biens. Les Mahorais ne demandent pas l’assistanat, ils veulent juste des moyens pour travailler. Nos grands-mères se sont battues pour que Mayotte devienne française. Nous avons le devoir de faire évoluer la situation financière et sociale pour assurer un avenir à nos enfants.

Propos recueillis par Geneviève Roy – EGALITE