Société « Hiérarchiser les luttes ne mène pas à une émancipation réelle »

Détail d'une affiche de l'exposition "L'égalité, c'est pas sorcier !"

L’association L’égalité, c’est pas sorcier ! existe depuis janvier 2011 et s’engage sur la langue, la liberté sexuelle, la lutte contre les violences sexuelles, la marchandisation du corps, le travail et la parité. Elle s’est distinguée notamment par la pétition « Pour que les hommes et les femmes soient belles », qui veut réhabiliter la règle de proximité pour qu’en grammaire le masculin ne l’emporte plus sur le féminin, et une pétition, avec l’AVFT et Femmes solidaires, pour la révocation des élus condamnés pour violences sexuelles.

Une exposition qui reprend les champs d’action de l’association circule en France depuis mars dernier. Elle se tient à Paris (1) jusqu’au 6 novembre à la librairie Violette & Co.
Entretien avec Henriette Zoughebi, présidente de l’association.

Une affiche de l'exposition "L'égalité, c'est pas sorcier !"L’égalité, c’est pas sorcier ! a mis en place une exposition qui circule en France depuis mars 2011. Depuis quand existe l’association ? Quels sont ses champs d’action ? Ses projets.

L’égalité, c’est pas sorcier ! existe depuis janvier 2011, mais le réseau qui a constitué l’association remonte à 2004. A l’époque, nous nous étions mobilisées pour faire vivre les revendications féministes au sein de la campagne des régionales. En 2010, nous avons réitéré, avec plus de succès.

Nous avons organisé des forums féministes auxquels des représentantes de partis de gauche ont participé et le Front de gauche a repris l’intégralité des revendications issues de ces rencontres.

Depuis, nous avons pris part à divers débats publics : marchandisation du corps, violences sexuelles, révocation des élus condamnés pour violences sexuelles… L’exposition créée en mars 2011 reprend les champs d’action dans lesquels nous sommes actives : la langue, la liberté sexuelle, la lutte contre les violences sexuelles, la marchandisation du corps, le travail et la parité.

L’exposition tourne plutôt bien : Saint-Denis, Pierrefitte, Bagnolet, Neuilly-sur-Marne, Montreuil, Sèvres, Paris, Maisons-Alfort, Unieux, Brest, Nancy…

Nous organisons aussi des formations à destination des élus pour les soutenir dans la construction de politiques publiques en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Vous avez lancé la pétition « Pour que les hommes et les femmes soient belles » au mois de mai 2011 pour réhabiliter la règle de grammaire de proximité. Pour quelles raisons ? Quel retentissement a-t-elle eu ? 

Le symbolique est un domaine d’action important. On apprend aux enfants dès leur plus jeune âge que « le masculin l’emporte sur le féminin ». On a beau nous dire que le genre grammatical n’a rien à voir avec le genre social, les grammairiens des XVIIe et XVIIIe siècles qui ont œuvré à imposer cette règle, étaient très clairs : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle », comme le déclarait Nicolas Beauzée en 1767.

Avant cette époque, la langue française était organisée autrement et c’est la règle de proximité qui s’appliquait : un adjectif qui se rapportait à plusieurs noms pouvait s’accorder avec le plus proche. Le latin et le grec ancien fonctionnaient déjà de cette manière.

Non seulement la règle de proximité permet de déhiérarchiser le masculin et le féminin, mais elle offre à la langue une plus grande liberté créatrice. Les écrivaines qui soutiennent notre pétition, ne s’y sont pas trompées : la langue, leur matériau de création, peut être plus libre, plus imaginative, elles y sont gagnantes, tout comme leurs lectrices et lecteurs.

 

Voir l’interview de Marie Desplechin sur « Pour que les hommes et les femmes soit belles » (5,12′) :

 

Parmi les signataires de la pétition, nous avons des écrivain-e-s, des journalistes, mais aussi des enseignant-e-s, qui jusque-là ne savaient comment expliquer aux enfants que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Ils et elles disent être soulagé-e-s d’avoir un élément historique de compréhension et surtout une alternative à offrir. Certain-e-s apprennent désormais la règle de proximité à leurs élèves ; d’autres ne pénalisent plus les élèves qui l’utilisaient déjà instinctivement.

Nous avons recueilli près de 3 000 signatures. A 10 000, nous irons les déposer à l’Académie française lors d’une action tout autant ludique que symbolique.

Un récent sondage de Harris Interactive publié par Grazia interrogeait les femmes sur certaines campagnes d’Osez le féminisme (OLF). Les femmes interrogées se disaient à 55% féministes, mais seulement 27 % se prononçaient contre la civilité « mademoiselle », bête noire d’OLF et des Chiennes de garde. Pensez-vous que se battre contre des usages de langage soit vraiment fédérateur et soit vraiment utile ?

La civilité « mademoiselle » n’est pas un simple usage de langage. Elle sert à rendre visible la supposée disponibilité sexuelle d’une femme, étant entendu que la « madame » ne l’est plus puisqu’appartenant au « monsieur » dont elle porte le nom. Elle a un impact dans notre vie et dans ce que l’entourage professionnel ou social peut nous renvoyer, voire dans leurs interactions avec nous.

Les débats que L’égalité, c’est pas sorcier ! a mené autour de la règle de proximité, ont fédéré. Le dernier a eu lieu à l’occasion de la Fête de l’Humanité : près de 150 personnes étaient présentes. C’est un sujet qui amuse ou éveille la curiosité. C’est aussi un sujet qui touche de nombreuses personnes marquées, depuis l’enfance, par un sentiment d’injustice face à cette règle.

Poser la question de l’utilisation de la civilité « mademoiselle » ou de la règle de proximité permet aux personnes de s’envisager dans un autre système. Cela ouvre de nouvelles perspectives, de nouveaux possibles et de nouvelles manières de se projeter dans la vie. Qui pourrait dire que ce n’est pas important ?

N’y a-t-il pas des combats plus « importants » comme lorsqu’en juillet vous vous êtes associées à l’AVFT et à Femmes solidaires pour demander au Premier ministre la révocation des élus condamnés pour violences sexuelles ?

Le mouvement féministe, comme d’autres mouvements, ont aujourd’hui suffisamment de recul pour savoir que la hiérarchisation des luttes ne mène pas à une émancipation réelle et profonde de l’humanité. L’anti-capitalisme n’est pas plus prioritaire que le féminisme, par exemple. Il existe une réciprocité dans les luttes émancipatrices, chacune se nourrit de l’autre.

A ce titre, je ne me permettrais pas de dire quelle lutte est plus importante que l’autre. Ce qui est certain, c’est que mener une action pour une langue plus libre n’empêche effectivement pas de se mobiliser pour en finir avec les privilèges des plus puissants, notamment des élus qui se pensent au-dessus des lois.

Propos recueillis par Caroline Flepp – EGALITE

(1) Après Violette & Co à Paris, l’exposition s’installera au conseil régional de Bretagne les 9 et 10 décembre 2011, puis au Palais des Congrès du Mans, du 24 janvier au 24 février 2012.
D’autres expositions sont en préparation au Blanc-Mesnil, en région parisienne, et en Moselle.