Les hommes, des féministes comme les autres « Le féminisme gagne en légitimité mais génère déni et peurs hystériques »

Thomas Lancelot a fondé l’association féministe Mix-cité avec Clémentine Autain en 1997.

Thomas Lancelot

Comment se comportent aujourd’hui les jeunes hommes dans leurs rapports aux femmes ? Sont-ils plus égalitaires que leurs prédécesseurs ? Quels rapports entretiennent-ils avec le féminisme ? Vastes questions qui mériteraient de précieuses études sociologiques.

Je partirai d’une anecdote, selon moi, très révélatrice de l’état d’esprit d’une partie de la jeunesse masculine – et féminine – dans son rapport au féminisme. Au début des années 2000, Clémentine Autain et moi-même étions invités par une école de journalisme pour évoquer l’activité de notre association féministe.

Dans un amphithéâtre plein à craquer, nous faisions la litanie des injustices et des inégalités entre les femmes et les hommes en politique, dans les médias, dans l’entreprise… Nous pouvions lire sur les visages du public une approbation muette de notre discours féministe. Puis, parmi nos chiffres, nous évoquions évidemment les derniers chiffres de l’Insee publiés en 1998 sur l’inégale répartition du travail ménager : 80% du travail domestique était encore assuré par les femmes.

Et là, c’est la stupéfaction, nous déclenchons un véritable tollé dans la salle. « Impossible ! », clament en chœur garçons – et, il faut bien le dire, aussi les filles dans l’assemblée. Ce sont des chiffres obsolètes. Pire ce sont des enquêtes biaisées. D’ailleurs, la question nous a même été posée de savoir comment l’Insee pouvait produire ces chiffres.

De l’avis général, les choses avaient changé : les garçons partageaient les tâches ménagères et les filles présentes dans l’amphi pouvaient le confirmer. Nous pouvons analyser cette réaction quasi-hystérique de deux façons.

Peur de la confusion des sexes

La première est que le mouvement féministe a gagné ses galons de légitimité. La notion d’égalité des sexes est une valeur qui va désormais de soi. Eduqués dans des écoles mixtes, filles et garçons croient tellement à l’égalité entre les sexes qu’ils n’envisagent pas une seule seconde que des discriminations sexistes perdurent et irriguent la société française. Ou du moins, ils s’indignent qu’elles existent encore.

Les garçons et les jeunes hommes seraient moins sexistes que leurs aînés. La généralisation du congé de paternité après son instauration en 2002 (deux tiers des pères concernés profitent de leur congé et 77 % des hommes seraient favorables à son renforcement) témoigne, si besoin était, de l’évolution des mentalités. Même les médias s’interrogeaient sur un possible congé paternité du président de la République.

C’est donc bien que, à l’image des pays scandinaves, les rapports sociaux entre les sexes bougent. Le combat féministe a mis en relief la nécessité de s’affranchir des rôles stéréotypés pour les femmes – la mère et la putain –, mais également des rôles stéréotypés pour les hommes, enfermés dans la performance sexuelle et professionnelle.

Les jeunes hommes se sentent-ils aujourd’hui moins contraints par les carcans de la masculinité ? La réponse n’a rien d’évident. Toutefois, ce qui est sûr, c’est que ces changements apparents génèrent des peurs hystériques.

Pour s’en convaincre, il suffit de lire Le premier sexe, d’Eric Zemmour pamphlet à succès publié en 2006 et réédité en poche en 2009. On peut y lire en quatrième de couverture : « Après des décennies de féminisme forcené, que reste-t-il de l’homme ? Il n’a pas disparu, non, il s’est métamorphosé. En femme. L’homme d’aujourd’hui s’épile et se pomponne. Il est fidèle, sentimental, consommateur. Oublié, le macho viril, honni le Casanova à la mâle séduction, le « premier sexe » n’existe plus que de nom ».

Voilà, je pense, un condensé de la peur des changements des rapports sociaux de sexe. Nous pouvons y lire une angoisse profonde : la peur de la confusion des sexes et de l’indifférenciation sexuelle. Il y a en France des hommes pour qui le chemin vers l’égalité des sexes ne pose pas de problèmes et d’autres que ça panique.

Tâches domestiques, rien n’a changé depuis 40 ans !

La seconde façon d’analyser le tollé des étudiant-es face à l’évocation du chiffre de la répartition inégalitaire du travail domestique est une réaction de déni. On rejette la réalité d’une perception en raison de son caractère désagréable, voire insupportable, et donc potentiellement traumatisant. On veut bien admettre la réalité des discriminations sexistes en politique et au travail mais pas dans son couple.

Or, une des conquêtes méconnue de la lutte féministe des années 70 a été d’identifier le fondement du système politique patriarcal, à savoir : le travail domestique accompli par les femmes à titre gratuit pour le plus grand profit des hommes.

Le texte majeur en France qui a mis en lumière l’économie politique du patriarcat est l’article intitulé L’Ennemi principal, de la sociologue Christine Delphy, paru à l’automne 1970 dans la revue Partisans. Son analyse démontre que le travail domestique et l’éducation des enfants repose quasi exclusivement sur les femmes et que ce travail non rémunéré est effectué gratuitement, contre rien, au profit des hommes. Le fait que les femmes françaises soient entrées massivement dans le salariat ne change strictement rien à l’affaire.

Si la femme travaille, écrit Delphy, « non seulement son emploi ne la dispense pas du travail domestique, mais il ne doit pas nuire à ce dernier. La femme n’est donc libre que de fournir un double travail contre une certaine indépendance économique ». C’était il y a quarante ans ! Les dernières enquêtes sur l’évolution des comportements et la répartition du travail au sein des couples indiquent que rien n’a changé.

En 2000, une enquête de la Direction des études du ministère du Travail montrait que trois pères sur quatre n’effectuaient aucune tâche parentale au quotidien, quel que soit le nombre de leurs enfants et que le travail parental – une quarantaine d’heures par semaine – reposait aux deux tiers sur les mères. Enfin, en 2005, une étude menée par l’Ined et l’Insee permet à nouveau d’évaluer la participation des pères au travail parental. Même si on observe des nuances dans la nature des tâches, les chiffres de l’inégalité de l’implication parentale n’ont pas varié d’un iota.

L’image du « nouveau père » et de la « paternité contemporaine » ou encore l’idéal de partage égalitaire des tâches de soins et d’éducation sont donc de remarquables mystifications qui viennent occulter la persistance de la division sexuelle inégalitaire du travail domestique. Malgré l’égalitarisme des discours chez les jeunes hommes, la tradition patriarcale continue à gouverner les habitudes familiales.

En 2011, les hommes jeunes ou pas jeunes tirent toujours profit du travail domestique gratuit accompli par les femmes. Nihil nove sub sole (rien de nouveau sous le soleil) dit L’Ecclésiaste. Ce qui ne veut pas dire, comme la formule de l’Ancien Testament, que d’autres voies ne sont pas possibles. Bien au contraire ! Avec la révolution féministe tout peut encore changer !

Thomas LANCELOT