Chroniques Le blog de Patric Jean : L’abolition de la prostitution et le réseau d’hommes Zéromacho

Cette fois, ça y est. Ce n’est encore qu’un symbole, mais l’Assemblée nationale française a voté à l’unanimité le principe de l’abolition de la prostitution. Reste à s’entendre sur les moyens à mettre en place dans cette perspective.

Il n’empêche qu’il s’agit d’un moment historique où hommes et femmes de tous partis s’entendent pour considérer la prostitution comme une violence dans tous les cas, que les personnes prostituées semblent libres et volontaires, ou non.

Dans cette perspective, nous avons créé avec quelques hommes le réseau Zéromacho. Florence Montreynaud, qui en a eu l’idée, nous a ainsi baptisés, prouvant par là qu’elle est toujours utopiste…

Il s’agit d’afficher, pour nous hommes susceptibles d’êtres clients, notre volonté manifeste de refuser le principe de la prostitution. Nous ne parlons ni au nom des personnes prostituées ni au nom des proxénètes ni au nom des clients. Seulement au nom de la masse silencieuse des 90 % qui n’ont jamais et n’iront jamais louer le corps d’une femme ou d’un homme.

Notre parole n’est évidemment portée par aucune justification religieuse ou morale et nous sommes pour une liberté sexuelle totale. C’est seulement une position politique qui nous meut et nous pousse à nous exprimer. Nous demandons l’abrogation de la loi française sur le racolage (qui s’en prend aux victimes) et le vote d’une loi punissant le client, comme en Suède où la prostitution a ainsi été réduite de moitié.

En tant qu’un des porte-parole de Zéromacho, j’ai eu à affronter dans les médias les tenants de la prostitution qui serait parfois « libre, volontaire et assumée ». Le comédien Caubère, une représentante d’Europe Ecologie-Les Verts (Anne Souyris) et une anthropologue (Marie-Elisabeth Handman).

Les arguments sont les plus vieux du monde : « Puisque des personnes vous disent qu’elles sont volontaires, pourquoi combattre ce qu’elles vivent et le considérer comme une infamie. » Or, je visitais justement aujourd’hui l’exposition « Exhibition, l’invention du sauvage », au musée du Quai Branly, sur les femmes et hommes exhibés dans les foires et autres zoos humains, au nom de leur étrangeté ethnique.

On y apprend qu’au début du XXe siècle, les familles exposées dans les jardins d’acclimatation derrière des clôtures, comme des animaux, étaient en fait volontaires et rémunérés…

Fallait-il continuer à tolérer ces cirques dégradants, au nom de la volonté individuelle de celui que l’on exhibe ?

Un ami me disait récemment que s’il mettait une annonce proposant un travail de manœuvre à 70 heures par semaine, payées une misère, sans contrat, sans protection sociale, sans assurance et sur un chantier à risques, une file de « volontaires » se constituerait rapidement devant sa porte.

Peut-on considérer comme liberté les conditions objectives et subjectives qui poussent femmes et hommes à se soumettre aux pires violences et humiliations ?

Car nous savons que 80 à 90 % des personnes prostituées ont vécu le viol, l’inceste ou des violences sexuelles avant d’être sur le trottoir. On sait que l’immense majorité de ces personnes sont forcées à se prostituer soit physiquement, soit par des conditions économiques qui les placent dans des stratégies de survie.

Je me suis pourtant entendu dire par le « féministe » (sic) Caubère, qu’il louait le corps de femmes au nom de sa liberté sexuelle (à lui). L’anthropologue Marie-Elisabeth Handman a tenté de me démontrer que travailler avec sa main ou son vagin, c’était du pareil au même.

Ce qui me semble transparaître dans tous les cas, c’est le mépris social. Car mes interlocuteur-trice-s n’ont jamais imaginé se prostituer et ne l’envisagent pas non plus pour leurs enfants ou leurs proches. Ce sont de grands bourgeois qui considèrent que pour les femmes de la plèbe, louer son corps n’est pas si grave.

Pour nous les signataires du manifeste Zéromacho, le corps des femmes n’est pas un objet que l’on loue. Nous avons de notre propre sexualité, quelle qu’elle soit, une estime qui ne la rabaisse pas à une décharge physiologique. Nos ancêtres se tiennent debout depuis des millénaires et nous en sommes fiers.