Société « Gays et lesbiennes doivent déconstruire ensemble le système patriarcal »

ledoare-300x168Christine Le Doaré termine son troisième et dernier mandat de présidente du Centre LGBT Paris-IDF, poste qu’elle occupe depuis sept ans. Pour cette féministe, militante de longue date dans le mouvement mixte LGBT, la voix des féministes a du mal à se faire entendre auprès du plus grand nombre de gays et de lesbiennes.

Vous vous êtes récemment prononcée sur la difficulté  de faire entendre la voix des féministes dans le mouvement LGBT. Pensez-vous que les gays réalisent le poids d’une société de domination patriarcale ?

Peu, car le postulat de base, nous vivons dans une société patriarcale, n’est pas posé par la plupart d’entre eux ou alors de façon superficielle.

Dans ces conditions ils ne participent pas à la déconstruction d’un système dans lequel ils ignorent vivre ou pour certains, dans lequel ils espèrent un jour avoir une place à part entière.

Beaucoup reproduisent, sans même en avoir conscience,  les mécanismes de cette domination.

Il y a des luttes communes aux gays et aux lesbiennes, en particulier en matière d’égalité des droits (mariage, adoption…), et les enjeux sont différents de ceux qui prévalent entre les hommes et les femmes hétérosexuels. Il ne s’agira pas pour les gays de s’approprier les lesbiennes et leurs corps – encore qu’en matière de GPA, la question de l’appropriation du corps des femmes peut se poser.

Nous sommes toutes et tous des victimes du système patriarcal : nous avons toutes et tous grandi et avons été éduqué-e-s dans des familles et par une école qui nous ont nourri des schémas sexistes de la domination masculine.

En tant que gays et lesbiennes, nous n’avons pas tous et toutes été sensibles au formatage des genres, aux dogmes et aux stéréotypes et parfois même, nous les avons fortement rejetés. Néanmoins, nous avons toutes et tous été exposé-e-s à ce conditionnement et il en est nécessairement resté quelque chose.

Beaucoup de gays et de lesbiennes pensent être frères et sœurs dans un combat commun contre les discriminations, le rejet et la haine homophobes. C’est bien entendu vrai, mais c’est déjà un peu moins vrai lorsqu’il s’agit de combattre le sexisme, la lesbophobie et la transphobie.

Le plus frappant c’est que tout ceci se vit dans la plus totale incompréhension, au point que parfois, des gays mais aussi des lesbiennes se réfugient dans le déni pour mieux se protéger et éviter de se confronter à des contradictions qui deviendraient alors insoutenables.

Combien de gays réalisent-ils que même discriminés en tant que gays, ils bénéficient malgré tout en tant qu’hommes, des avantages du groupe des hommes ? Qu’ils ont plus de moyens matériels et financiers, plus de solidarité ?… En résumé, qu’ils disposent de plus de ressources et de pouvoir ?

Comment faire prendre conscience à un gay qui ignore être le vecteur d’un système d’oppression qu’il contribue à le reproduire et qu’il lui faut se remettre en question et le combattre ?

D’ailleurs, quel pourrait bien être son intérêt à se désolidariser du groupe des hommes dont il a déjà tant de mal à être accepté, de ce groupe qu’il souhaite tant convaincre et séduire, et parfois même à tout prix ?

S’il ne comprend pas que c’est la seule chance de vivre un jour dans une société égalitaire, libre de sexisme et donc d’homophobie, il n’y mettra guère de bonne volonté.

Vous dites que les lesbiennes sont victimes d’une double oppression. En ont-elles pour la plupart toujours conscience ?

Certaines lesbiennes déconstruisent le système patriarcal, le combattent, et osent se revendiquer féministes. Ces lesbiennes ont une conscience aiguisée de la double oppression qu’elles subissent en tant que femme et lesbiennes.

D’autres ne semblent pas faire le lien entre la lesbophobie dont elles sont victimes et le système de domination masculine qui en est à l’origine.

D’autres encore luttent contre les inégalités et les injustices, mais les attribuent aux systèmes économiques et sociaux sans jamais faire le lien avec le patriarcat et opèrent un étrange et opportuniste raccourci, en se désolidarisant du groupe des femmes pour s’identifier à celui des hommes.

Les lesbiennes qui se désolidarisent du groupe des femmes s’enferment dans le déni et considèrent que seules les autres femmes sont concernées par le sexisme.

Que pourrait apporter une approche féministe au mouvement LGBT ?

Le mépris du féminin est l’un des ressorts des LGBTphobies. La sexualité prétendument féminine des homosexuels (« tante », « tarlouze », « pédale »…) et la sexualité prétendument immature des lesbiennes, qui sans organe sexuel masculin ne peuvent que s’adonner à des caresses puériles – mais paradoxalement, oh combien excitantes ! –, sont dévalorisées et ridiculisées.

Si nous ne comprenons pas pourquoi l’homophobie, la lesbophobie et la transphobie sont directement liées au sexisme du système patriarcal, nous passons à côté de l’essentiel car nous sommes alors incapables de déconstruire le système en profondeur.

Le mouvement LGBT a fortement contribué à faire évoluer les mœurs ces dernières années. Il a les moyens de devenir un véritable mouvement de libération et d’émancipation profitables à toutes et tous.

Encore faut-il qu’il le veuille. Pour l’instant, il ne l’a pas encore démontré, il est même possible de considérer que sur la question de la mixité, il s’en éloigne. Dans les années 70/80, il y avait bien plus d’échanges sur ces questions fondamentales et structurantes.

Il n’est bien entendu pas trop tard, mais il va devoir se réveiller très vite, sinon, il va passer à côté de l’essentiel et ne servir que ses propres intérêts. C’est certes important, mais grandement insuffisant.

Que faudrait-il faire pour faire entendre cette voix ?

Il faudrait pour commencer que les gays cessent de se plaindre que les lesbiennes ne sont pas assez investies dans le mouvement mixte LGBT. S’ils étaient réellement prêts à se remettre en question et lâcher pouvoirs et privilèges, il n’en serait rien.

En effet, la plupart des lesbiennes conscientes des travers de la domination masculine n’approchent pas ou ne restent pas bien longtemps dans le mouvement mixte LGBT.

Elles abandonnent face au peu d’empressement de la plupart des gays à comprendre, admettre puis commencer de déconstruire le système, le tout, dans une démarche féministe.

En revanche, elles se retrouvent beaucoup plus nombreuses qu’on ne le pense dans des groupes féministes ou radicaux, non mixtes, dans les milieux universitaires notamment.

Seule une poignée de militantes lesbiennes féministes parvient à fonctionner aux avant-postes du mouvement LGBT mixte, dont elles portent les revendications communes tout en s’affirmant féministes et en challengeant le sexisme. Le risque étant de s’épuiser dans une forme d’isolement et d’incompréhension, d’autant plus, il faut bien le reconnaître, que les résultats sont très modestes.

Il faudrait aussi que les gays admettent que les associations non mixtes tout comme les espaces non mixtes lesbiens à l’intérieur du mouvement LGBT sont indispensables. Ces espaces, il faut les justifier perpétuellement, la plupart des gays nous opposant qu’il leur faut aussi un espace non mixte.

Ils disposent pourtant en grande quantité de lieux de ce type, mais surtout, ils n’ont le plus souvent pas conscience, tant ils ont l’habitude que partout le masculin l’emporte, qu’ils sont dans une mixité toute relative et qui leur est d’une façon écrasante favorable. Puisque le rapport se situe en général, et au mieux, aux alentours de 70% de gays pour 30% de lesbiennes.

La plupart des associations et structures mixtes LGBT ne comporte que peu de lesbiennes. En outre, et même si ça fâche, il faut bien le dire, nombre d’entre elles sont tout de même, des lesbiennes « alibis », c’est-à-dire n’apportant en réalité pas de remise en cause fondamentale du système et contribuant au ronronnement général et contre-productif avec un niveau de réflexion proche de zéro sur la question du sexisme. Elles ne sont surtout pas féministes car conformément aux clichés et idées reçues, elles craignent de perdre alors en « séduction » et en acceptation.

Propos recueillis par Catherine Capdeville – EGALITE