Culture « Je ne peins ni les violences ni leurs auteurs, je peins la force des femmes »

Evelyne Huet est une artiste peintre française au style expressionniste. Mathématicienne de formation, elle a également étudié l’anthropologie et a été très influencée par les cultures et les arts des sociétés dites primitives.

Née en 1955, elle vit et travaille à Paris.

A travers des formes simplifiées pour ne montrer que l’essentiel, Evelyne Huet peint des femmes, en particulier des femmes qui ont subi des violences. Ses toiles sont une manière de leur rendre hommage et de témoigner de sa solidarité.

Ses œuvres sont régulièrement exposées en France et en Europe, et le seront bientôt en Chine.
Elle exposera à la mairie du 13e arrondissement, à Paris, du 20 au 30 mars 2012.

Détail d'une toile d'Evelyne Huet © Evelyne Huet

Pourquoi avoir choisi de peindre des femmes, en particulier des femmes victimes de violences ?

Parce qu’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu conscience de la différence de statut entre les hommes et les femmes avec la supériorité de fait des hommes. De la difficulté des femmes à faire reconnaître et accepter leur intelligence et leur courage. De la volonté de domination des hommes par l’intimidation et la violence verbale et physique, en particulier lorsqu’ils ne se sentent pas en situation de supériorité intellectuelle.

Et aussi parce que je crois que toutes les femmes subissent au moins une fois dans leur vie un acte de grande violence, qu’il soit verbal, physique ou sexuel, et parce que ce moment ou ces moments-là marquent profondément leur vie, même si beaucoup trouvent heureusement ensuite la force de rebondir.

Peindre ces femmes est pour moi une manière de les soutenir dans leur résistance, tout en rendant hommage à leur immense courage. La question de ces violences qu’on fait aux femmes est un sujet de préoccupation si fort pour moi que je n’ai pas envie de peindre autre chose et qu’il sort tout seul de mes toiles quand je prends un pinceau.

Je ne prétends évidemment pas que ma peinture soit un acte de militantisme. C’est juste ma toute petite contribution à l’attention qui doit être portée à ce sujet pour qu’enfin les choses bougent et que les horreurs subies par les femmes cessent, ou tout au moins diminuent.

Quel message souhaitez-vous faire transparaître à travers votre peinture ?

Je souhaite donner à voir, non pas les actes de violences ni leurs auteurs, mais ce à quoi pensent ces femmes en situation de violences. En particulier, je veux dire le courage absolument inouï et la dignité que toutes les femmes victimes de violences, domestiques ou autres, opposent à leurs bourreaux avec la seule force de leur intelligence et de leur mépris.

J’ai une admiration infinie pour elles toutes et j’aime à me dire que même si elles perdent presque toujours sous les coups de leurs agresseurs, ce sont elles qui gagnent par la force de leur esprit parce qu’elles sont toujours alors les David de leurs Goliath. Mais ceci n’est bien sûr qu’une consolation très idéalisée et donc très illusoire. L’horreur reste entière.

A quel public vous adressez-vous ?

Je n’ai jamais pensé à cette question et je ne suis pas certaine d’avoir une réponse. Le sujet dont nous parlons est universel. Je ne veux pas le traiter sous une forme explicative noyée dans le pathos. Mes toiles ne sont donc pas du tout pédagogiques, en tous cas je l’espère parce qu’il ne s’agit vraiment pas pour moi de montrer des femmes qui pleurent !

Mes femmes sont de grandes résistantes même quand leur malheur les rend muettes de douleur.

A qui s’adressent mes toiles ? Sans doute à tout le monde; aux femmes bien sûr par esprit de sororité, aux hommes en général parce qu’ils sont collectivement les auteurs de ces violences faites aux femmes, et aux jeunes hommes en particulier parce que je veux croire à la possibilité qu’ils amènent un changement positif dans relations entre les hommes et les femmes.

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Quelles sont les réactions à vos tableaux ?

Les femmes paraissent comprendre et adhérer sans avoir besoin que j’explicite oralement quoi que ce soit. Et lorsqu’elles s’expriment, c’est souvent pour dire que c’est bien de montrer les femmes en situation de violences comme des résistantes et pas comme des victimes, contrairement à l’habitude.

Les hommes sont souvent un peu gênés, voire même franchement mal à l’aise, en particulier lorsqu’ils sont de ma génération ou un peu plus âgés. Sans doute parce qu’ils se sentent mis en accusation. Parfois ils semblent même chercher à deviner quelles violences j’ai bien pu subir pour éprouver le besoin de peindre sur ce sujet !

Il arrive d’ailleurs que leur gêne me gêne également, parce que je n’ai pas envie qu’ils se sentent autorisés à faire cette lecture sur moi. C’est d’ailleurs probablement une des raisons qui m’ont récemment amenée à peindre avec des couleurs plus claires pour alléger un peu la perception de premier niveau qu’on peut avoir de la violence dont parlent mes toiles. C’est un moyen de permettre à ceux qui le souhaitent de lire mes toiles sur un mode plus léger.

Vous considérez-vous comme une peintre féministe ?

Je n’ai pas non plus réfléchi à cette question. Ce que je viens de dire, et donc ma peinture sont sans doute féministes. En tous cas, le mot ne me dérange pas et je n’y vois pas du tout le sens de « virago » que certains trouvent commode de lui donner.

Compte tenu de l’Histoire et de l’incroyable disparité qui perdure entre les statuts des hommes et des femmes au-delà des textes de loi, le mot « féministe » mérite tout notre respect.

Que considérez-vous comme le problème principal auquel font face les femmes Françaises aujourd’hui ?

Je ne sais pas car je ne suis pas sociologue. Peut-être l’inquiétude quant au devenir de leurs enfants, quand elles en ont. Mais ce que je dis là est évidemment très banal.

Je trouve que les femmes sont de plus en plus obligées d’être des guerrières et de se battre sans hommes à leurs côtés, et même assez souvent contre eux. Mais je veux y voir le signe d’une indépendance accrue.

Et pour les femmes dans le monde en général ?

Partout dans le monde, les filles sont en plus grand danger que les garçons, et ce déséquilibre n’est malheureusement pas près de se résorber. Mais ce sujet est bien sûr lié à celui plus vaste de la protection des enfants, en particulier contre le commerce et les crimes sexuels.

L’accès des filles à la vie tout court – on sait ce qu’il en est de l’avortement sélectif en Asie –, aux soins et à l’éducation est évidemment une question essentielle. De même bien sûr que la protection des femmes contre les viols, qu’il s’agisse des viols « ordinaires » ou des viols en tant qu’arme de guerre, contre les crimes d’honneur, les violences domestiques, les mutilations génitales, le commerce sexuel… Et ce, partout dans le monde, Europe comprise.

Toutes ces violences faites aux femmes dans le monde font que ma peinture n’est malheureusement pas près de manquer de sources d’inspiration…

Propos recueillis par Shawna Carroll – EGALITE