Egypte, Jordanie, Tunisie : la place des femmes au travail Jordanie : « Comment je me suis remariée avec le journalisme »

Mahasen El Emam au Centre médiatique pour les femmes journalistes

Mahasen El Emam dans les locaux de l’Arab Women Media Center © Myriam Merlant.

Avec ses banquettes à même le sol et ses coussins éparpillés autour de petites tables basses, le vestibule de l’Arab Women Media Center (Centre médiatique pour les femmes arabes) dégage une atmosphère chaleureuse et familiale.

Dès que le regard se pose sur la tapisserie, l’aspect militant du lieu est dévoilé : tout un pan de mur est couvert de caricatures illustrant le rapport de domination quotidien de l’homme sur la femme.

Quand on demande à Mahasen El Emam ce qui l’a poussée à créer le centre, en 1999, elle évoque une chape de plomb : « J’ai souffert de discriminations pendant toute ma carrière de journaliste. J’ai voulu dénoncer tous les problèmes des femmes arabes journalistes et les accompagner dans leur besoin d’émancipation et de reconnaissance. »

Ce constat amer, elle le nourrit depuis les années 1970, quand elle débute sa carrière dans un quotidien d’information, puis comme journaliste radio et journaliste dans un programme culturel à la télévision. En comparant la situation des femmes journalistes à celle de leurs homologues masculins, elle observe une discrimination très nette à l’égard des femmes.

Pour les femmes journalistes : sujets imposés, pas de reportages sur le terrain

On leur impose les sujets et la façon de les traiter, elles n’ont pas d’opportunités de formation, pas plus qu’elles ne peuvent voyager à l’étranger pour représenter leur journal ou faire des reportages de terrain. Seul jour de trêve, où le monde des possibles leur reste ouvert : le 8 mars, Journée internationale des femmes, on leur attribue le statut de rédactrices en chef d’une journée. « Ces réalités sont très difficiles à vivre, on a le sentiment de perdre de la valeur et qu’il n’y a plus aucune perspective professionnelle », explique avec une certaine émotion Mahasen El Emam.

Le contexte de musellement de la presse en Jordanie représente aussi une entrave considérable dans l’exercice de la profession. Deux hebdomadaires, créés dans les années 90, vont changer sensiblement la donne : « Ces journaux humoristiques, très libres de ton, ont permis de se défouler sur certains aspects pesants de la vie politique en Jordanie », raconte Mahasen, qui avoue avoir aimé le défi de ces expériences.

Puis, sa volonté de s’imposer dans la hiérarchie finit par payer : Mahasen El Emam devient la première rédactrice en chef du quotidien Al Bilad (Le Jour), et en 1996, elle est la première femme élue au conseil de l’Association des journalistes jordaniens.

Mais la fermeture des deux hebdomadaires satiriques par le gouvernement l’affecte, elle ne supporte plus ses conditions de travail. « A cette époque, je voulais divorcer du journalisme pour toujours », avoue-t-elle, sourire aux lèvres, en tirant une bouffée de sa cigarette.

Des journalistes insubordonnées remerciées par leur rédaction

Elle quitte alors son poste mais pas la profession. Elle décide de s’attaquer à la racine des problèmes en créant son centre médiatique. Parmi les objectifs à court terme : la formation des jeunes femmes journalistes, en partenariat avec des filières universitaires de journalisme dans plusieurs pays arabes (Jordanie, Syrie, Liban, Yémen…), et l’échange d’expériences avec d’anciennes journalistes. Insubordonnées comme Mahasen, ces dernières se sont souvent vues remercier par leur rédaction. Leur parcours a valeur d’enseignement pour les jeunes femmes qui arrivent dans le métier.

Les formations se sont étendues aux femmes arabes non-journalistes, pour que ces dernières apprennent à exposer leurs problèmes aux médias, mais également pour les former à la presse écrite, électronique et à la vidéo, afin qu’elles puissent produire elles-mêmes les contenus qui les concernent.

Ce travail avec les femmes jordaniennes a permis de se focaliser sur deux problèmes majeurs dans le monde arabe : les violences contre les femmes et le problème du divorce, très compliqué à obtenir quand la femme en est l’initiatrice. Deux films ont été produits par le centre sur ces sujets sensibles. Ils ont été projetés dans de nombreuses villes arabes, afin de sensibiliser femmes et hommes à ces questions.

Un lobby pour appuyer les plaintes des femmes journalistes

A plus long terme, le centre médiatique veut promouvoir la dignité des femmes journalistes arabes, en améliorant leurs conditions de travail. « Nous avons formé un lobby, avec des avocats volontaires, pour appuyer leurs plaintes, indique Mahasen. Et dans chaque pays arabe, nous avons formé un observatoire des médias qui nous transmet également les cas de violations à l’égard des femmes dans la profession. »

Consolider la dignité des femmes journalistes ne se fera pas non plus sans une transformation de l’image des femmes qui est faite dans les médias. Mahasen en a fait son cheval de bataille en s’attelant à la réalisation d’une étude – toujours en cours – sur tous les facteurs discriminants véhiculés dans les médias. « L’image de la femme y est déformée. Elle est abaissée au rang d’objet commercial, s’indigne-t-elle. Et les femmes journalistes à la télévision sont recrutées sur des critères esthétiques ; il est temps que cela change. »

Enfin, parmi un foisonnement d’autres activités, notamment  en faveur des jeunes, le centre organise également des conférences. La prochaine portera sur le rôle de la femme journaliste arabe dans le changement politique.

Seule ombre au tableau actuellement : le centre souffre d’un certain isolement. La détermination de Mahasen à garder son indépendance n’y est pour rien : « Je n’ai jamais voulu traiter avec l’Association des journalistes jordaniens car, pour y avoir traîné de nombreuses années, je n’ai jamais senti une réelle volonté politique d’améliorer la situation des femmes journalistes. »

Les soutiens financiers sont chaque année plus difficiles à trouver. Mais l’inépuisable Mahasen ne baisse pas les bras. Elle s’amuse des bénéfices qu’elle a retirés de la création du centre. « Je réécris depuis un an dans le quotidien Al Bilad. Donc oui, aujourd’hui, je peux le dire sans rougir : je me suis remariée avec le journalisme ! »

Propos recueillis par Myriam Merlant – EGALITE