Contributions « Les femmes sont les véritables créancières de la dette publique »

Les pires mesures d’austérité s’abattent sur les populations d’Europe, pour leur faire payer les effets d’une crise dont elles ne sont en rien responsables. Elles imposent aux plus fragilisées, aux plus pauvres, donc majoritairement aux femmes, aux plus vulnérables d’entre elles, les pires régressions sociales.

En effet, les politiques mises en œuvre par les dirigeants européens, sous la tutelle ou la forte influence du FMI et des institutions européennes, sanctionnent l’émancipation des femmes en instituant une diminution de leurs revenus du travail rémunéré, la casse de la protection sociale, la destruction du service public, la remise en cause du droit du travail et l’augmentation de la fiscalité sur la consommation, c’est-à-dire la TVA.

Diminution des revenus du travail rémunéré des femmes

Plusieurs facteurs contribuent à la diminution des revenus du travail rémunéré des femmes européennes : leur taux de chômage augmente, leurs salaires et leurs retraites sont réduits et la crise de la dette accentue le phénomène de précarisation de l’emploi féminin et de perte d’autonomie financière, élément fondamental de toute réelle émancipation des femmes.

Ainsi, toujours plus de femmes vivront une vieillesse démunie alors qu’elles auront travaillé toute leur vie. Non seulement le montant des pensions diminue mais l’âge de la retraite pour les femmes sera retardé. En France, notamment à cause de la généralisation du travail partiel (or, qui dit travail partiel, dit retraite partielle !), les retraites féminines sont 40% inférieures à celles des hommes.

Casse de la protection sociale

Une grande partie des économies imposées au nom de la dette provient des coupes pratiquées dans les prestations sociales dont les femmes sont souvent les principales bénéficiaires par le biais des services sociaux également genrés : la garde d’enfants, la prise en charge des personnes dépendantes, la gestion publique du logement, l’éducation, la santé… Les mesures d’austérité enrayent les politiques familiales des Etats et minent les programmes instaurant l’égalité des genres.

Les mesures d’austérité mettent en danger les acquis des combats féministes et renforcent les stéréotypes existants de l’homme gagne-pain et de la femme au foyer. Les associations de promotion des femmes telles que les plannings familiaux, les maisons d’accueil pour femmes battues, violées et maltraitées, les lignes d’écoute et d’aide téléphonique pour femmes en situation de crise, les refuges pour femmes et enfants, sont elles aussi directement dans l’œil du cyclone des coupes budgétaires imposées au nom de la dette.

Destruction du service public

Autre mesure prise par les gouvernants européens, la destruction des services publics. Elle touche triplement les femmes car elles sont majoritaires à travailler dans la fonction publique ; elles sont aussi les premières bénéficiaires des services publics. Ce sont elles, enfin, qui devront assurer les tâches de soin et d’éducation délaissées par l’Etat.

Elles subissent également de plein fouet les coupes dans le système de santé. Outre les pertes d’emplois et leur précarisation dans le secteur, moins de subsides publics sont attribués à la prévention du VIH, aux IVG, aux plannings familiaux, aux services de santé pré et post-natals et aux soins de santé préventif des femmes.

Il y a aussi des coupes budgétaires effectuées dans l’éducation. En France, par exemple, on ferme les écoles maternelles publiques et gratuites pour les enfants à partir de 2 ans au profit de « jardins d’éveil » privés et payants, ce qui entraîne des pertes d’emplois dans le secteur public et augmente le prix à payer pour la prise en charge des enfants.

Quant à la privatisation des services sociaux à la personne, elle sanctionne surtout les femmes migrantes et sans-papiers. Ces femmes, souvent non déclarées et donc sans accès à une protection et aux avantages sociaux et professionnels, sont fortement exposées à des conditions de travail proches de celles du travail forcé ainsi qu’aux violences sexistes et/ou racistes.

Remise en cause du droit du travail

Le démantèlement de la législation du travail et la désagrégation du droit syndical constituent une autre mesure d’austérité infligée par les gouvernements européens à leurs populations. Le travail flexible, précaire et informel devient pour les femmes plus la norme que l’exception et les procédures illégales contre elles augmentent, en particulier lorsqu’elles sont enceintes ou après un congé de maternité. Ainsi au Royaume-Uni, la Commission pour l’égalité des chances reconnaît qu’alors que le nombre de licenciements de femmes enceintes atteignait 30 000 en 2009, ce phénomène va encore s’accentuer avec la crise de la dette (*).

Augmentation de la TVA

L’augmentation de la fiscalité sur la consommation – sous forme de pourcentage accru de TVA –, quant à elle, désavantage les classes populaires et particulièrement les femmes, qui assurent les besoins de base et la nourriture de la famille. Les femmes sont bien aux premières loges, minées par l’impact psychologique d’une pauvreté s’amplifiant, l’usure engendrée par trop de labeur et le stress induit par l’obligation d’assumer de multiples rôles.

Les plans d’austérité ne sont nullement neutres du point de vue du genre. Bien au contraire, ils sont la cause d’une féminisation de la pauvreté, d’une précarisation de l’emploi féminin, d’une augmentation considérable de la charge de travail gratuit fourni par les femmes pour amortir leurs effets dévastateurs et de plus, ils détruisent les acquis féministes.

Les femmes sont les véritables créancières au niveau national et international. Elles sont titulaires d’une énorme dette sociale. Sans leur travail gratuit de production, de reproduction et de soins aux personnes, nos sociétés péricliteraient tout simplement !

En 2011, en Grèce – pays qui va bientôt connaître son huitième plan d’austérité –, l’Initiative des femmes en mouvement contre la dette et les mesures d’austérité a vu le jour. Ce réseau en construction compte ainsi parvenir à impulser une campagne féministe européenne qui contribuera à faire s’écrouler le « système dette ».

Partout où des processus d’audit de la dette se mettent en œuvre, l’Initiative a comme objectif d’outiller le mouvement féministe pour qu’il puisse les soutenir et y participer activement. Elle témoigne ainsi de la détermination des féministes à se battre contre une dette exclusivement à la solde d’intérêts financiers et à contribuer à l’élaboration d’un nouveau mode de production et de distribution des richesses affranchi du capitalisme et du patriarcat.

Christine Vanden Daelen, membre du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM)

Voir l’article complet sur le site du CADTM.

(*) H. Philomena, « Les femmes et la crise de la civilisation », juillet 2009.