Egypte, Jordanie, Tunisie : la place des femmes au travail Jordanie : le trop faible rôle économique des femmes

A gauche Lamis Nasser, à droite Musa Shteiwi

Lamis Nasser (à gauche), chercheuse et présidente du Forum pour les droits des femmes, et Musa Shteiwi, sociologue et directeur du Centre d’études stratégiques de l’Université de Jordanie.

Avec un taux d’activité féminin autour de 15 % et un taux d’emploi des femmes en dessous de 12 % (1), la Jordanie figure parmi les plus mauvais élèves des pays arabes concernant la participation des femmes à la vie économique. Pourtant, ces dernières ne manquent pas de diplômes : la moitié de la population active féminine possède au moins une licence (2) – contre 19 % seulement des hommes. Retour sur les principales raisons qui les empêchent d’accéder au marché du travail…

Le poids des traditions

L’environnement culturel, juridique et politique, et en particulier le statut personnel de la femme, sont les principaux raisons évoquées pour expliquer la faible participation des femmes à la vie économique en Jordanie : « La femme n’est pas une personne autonome, elle est liée à son mari, à son foyer. Lui accorder un rôle économique dans la société n’est pas une priorité », rappelle Lamis Nasser, chercheuse et présidente du Forum pour les droits des femmes, une association qui travaille sur les discriminations et les violences faites aux femmes.

Le poids des traditions pèse sévèrement sur l’émancipation de la femme : elle ne doit pas travailler sur le même lieu que d’autres hommes, n’est pas toujours autorisée à se déplacer seule, et doit être de retour dans son foyer au coucher du soleil… Dans le secteur privé, il est très difficile pour une femme d’être embauchée parce que son travail est perçu comme « non fondamental » et que les congés maternité sont rédhibitoires.

Il y a également un présupposé sociétal, qui voit la femme moins compétente que l’homme pour exercer des métiers à responsabilités. « Une femme doit trouver un « travail convenable », qui ne fasse pas d’ombre à son rôle domestique, avec des horaires écourtés, la sécurité sociale et la sécurité de l’emploi », remarque Musa Shteiwi, sociologue et directeur du Centre d’études stratégiques de l’Université de Jordanie. Des conditions de travail qui ne prévalent que dans le secteur public.

Où sont les femmes ?

Mais depuis quelques années, ce secteur subit des restrictions et offre de moins en moins d’emplois. L’autre problème qui se pose fréquemment dans le public, c’est qu’une loi autorise les femmes à prendre leur retraite après quinze ans de service (vingt ans pour les hommes). « En réalité, la plupart des femmes sont remerciées passée cette période », ironise Lamis Nasser.

De fait, certaines tentent de poursuivre une activité dans le privé. « Ce secteur n’est pas l’ami des femmes. Les patrons hésitent beaucoup à embaucher des femmes, par sexisme ou crainte d’absences répétées », ajoute-t-elle. Car dans le privé, aucune disposition n’interdit les discriminations à l’embauche et les discriminations salariales. D’ailleurs, les hommes y sont rémunérés en moyenne 66 dinars jordaniens de plus que les femmes (2).

Renforcer l’éducation ou les compétences ?

Une majorité de jeunes Jordaniennes font des études supérieures. Pourtant, le système éducatif reste à parfaire : « Dans beaucoup de disciplines, la qualité de l’enseignement n’est pas très bonne. De plus, comme ce qui pousse les jeunes femmes à faire des études est davantage lié au statut social qu’au choix d’un parcours professionnel, les parents restent décisionnaires du choix des disciplines », remarque Musa Shteiwi.

« Une bonne partie de l’effort doit être concentré sur la formation professionnelle à destination des femmes et sur le développement du travail féminin dans le secteur privé », préconise Musa Shteiwi. Pour y parvenir, un travail de sensibilisation des patrons est nécessaire ainsi que des pressions constantes pour faire appliquer les lois.

Un exemple : dans le Code du travail jordanien, une société qui a plus de 20 employés doit ouvrir une crèche. « Pour contourner cette loi, beaucoup de petites entreprises s’arrêtent à 19 employés ou n’embauchent pas de femmes mariées », regrette le sociologue.

Quant au changement des mentalités et des comportements à l’égard des femmes, « il reste un long chemin à parcourir », note Lamis Nasser, qui ajoute, optimiste, « il se fera dans le temps ». Et sans doute à coup de sanctions dissuasives contre les discriminations.

Et aussi en sensibilisant à l’égalité des sexes dans les milieux éducatif et professionnel. « Il faut introduire la notion de genre dans les universités – comme nous l’avons fait à Amman –, dans les secteurs professionnels et surtout dès l’enfance », recommande Musa Shteiwi.

Enfin, la religion a bon dos, et il faut impérativement lutter contre une attitude répandue qui consiste à s’en servir comme paravent. Et Lamis Nasser de conclure : « On considère toujours que c’est le droit musulman qui est responsable de ces inégalités mais c’est surtout l’interprétation qu’en font les hommes, pour conserver leurs privilèges. »

Myriam Merlant – EGALITE

(1) Chiffres du département des statistiques du Bureau international du travail, pour les 1er et 2e trimestres 2011.

(2) Chiffres issus du rapport « Jordanie : droits humains des femmes et égalité hommes/femmes », Euromed Gender Equality, mai 2011.