Egypte, Jordanie, Tunisie : la place des femmes au travail Tunisie : « Il faut casser la « reproduction masculine » à la tête des syndicats »

Najoua Makhlouf est présidente de la commission femmes de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), syndicat unique en Tunisie jusque récemment. Elle explique les facteurs de l’absence des femmes dans les instances dirigeantes, malgré une forte présence parmi les adhérent-e-s.

Najoua Makhlouf

Quelle est la présence des femmes dans le syndicalisme tunisien ?

Les femmes sont largement présentes dans la base. Elles représentent environ 48 % des adhérents à l’UGTT (*). Le problème, c’est qu’elles sont absentes dès que l’on monte dans la hiérarchie. Même dans les secteurs professionnels très féminisés, comme le textile, à 95 % féminin, elles ne sont que deux à la tête de la Fédération.

De même, au sein des 24 unions régionales, on ne compte que deux femmes. Et il n’y en a aucune dans les instances dirigeantes nationales ! La représentation des femmes est donc complètement inversée.

Comment expliquez-vous cette absence des femmes des instances dirigeantes ?

Un grand nombre d’entre elles ne souhaitent pas avancer dans la carrière syndicale, sous l’influence des mentalités patriarcales. Le syndicalisme est encore associé à une activité masculine. Par exemple, les réunions se tiennent le soir dans les cafés, ce qui exclut de fait les femmes, malvenues dans ces espaces.

La place des femmes est encore considérée comme au foyer pour assumer les tâches domestiques qui restent très majoritairement à leur charge. Par ailleurs, les maris, les pères et les frères acceptent mal que les femmes de leur famille évoluent dans des milieux masculins.

Il y a également une réelle volonté politique de restreindre la présence des femmes dans les instances dirigeantes car les hommes souhaitent conserver le pouvoir. Si une femme se présente à un poste à responsabilités, elle doit être hyper-compétente pour être nommée, alors que cette question de la compétence ne se pose pas pour un homme.

Que faites-vous pour remédier à cette inégalité ?

L’UGTT participe au réseau interarabe « Changing for equality », lancé officiellement à Tunis le 8 mars 2011. Dans ce cadre, nous avons encouragé les femmes à être candidates à l’élection des membres du bureau exécutif. Mais aucune femme n’a été élue lors du congrès national en décembre dernier !

Aujourd’hui, nous soutenons les femmes sur le terrain pour qu’elles deviennent déléguées syndicales dans les entreprises. C’est très important car ce sont les délégué-e-s qui élisent les membres du bureau exécutif national.

Or, jusqu’à présent, ces délégué-e-s étaient très majoritairement des hommes. Or, les hommes votent pour les hommes… Il faut casser ce système de « reproduction masculine ».

Propos recueillis par Blanche Manet – EGALITE

(*) L’UGTT était l’unique syndicat sous Ben Ali et rassemblait toutes les tendances politiques. La direction de la centrale entretenait des relations étroites avec le pouvoir, alors que les syndicalistes de base en étaient éloignés et ont largement participé au mouvement de contestation qui a abouti au départ de Ben Ali le 14 janvier 2011. Depuis la révolution, deux nouveaux syndicats ont été créés par des dissidents de l’UGTT.