Egypte, Jordanie, Tunisie : la place des femmes au travail Renforcer les droits des femmes en Jordanie

Synthese Jordanie

De gauche à droite : Asma Khader, de la Commission nationale des femmes, Mohamed Jinini, de l’UN Women, et Suleiman Sweiss, de l’Association jordanienne des droits de l’Homme.

On ne compte plus les études qui analysent la faible participation des femmes à la vie économique ou politique jordanienne : « Tous les problèmes concernant les femmes ont été identifiés dans notre pays, ils sont liés à un environnement général et culturel qui leur est défavorable et à la persistance de stéréotypes », affirme Mohamed Jinini, coordinateur de projet à l’UN Women (*). Dès lors, quels sont les leviers d’action utilisés par les politiques ou les mouvements de la société civile pour améliorer la condition des femmes, en particulier dans le domaine du travail ?

Assister et protéger les victimes

Le volet assistance et protection des femmes en danger, indispensable, est assez au point : des bureaux de plaintes existent au sein de chaque organisation de femmes. Ils couvrent tout le royaume et la possibilité d’avoir recours gratuitement à une aide psychologique, juridique ou sociale est désormais acquise pour toutes les femmes qui en font la demande.

La machine est bien rodée : les plaintes qui ne peuvent être traitées par des organisations de femmes sont alors transmises à des autorités plus compétentes ou des ministères. Mais, bien que nécessaires, ces modalités d’assistance sont loin d’être suffisantes : le côté curatif doit impérativement s’accompagner d’un travail préventif, pour changer la perception du rôle des femmes dans la société.

Changer les lois

La nouvelle loi de novembre 2010 sur le statut de la femme a gagné en épaisseur : de 187 articles, elle est passée à 380. Si l’on remarque quelques progrès pour les femmes, comme l’article qui octroie une pension alimentaire à la femme en cas de divorce, la question de l’égalité de genre est encore une fois aux abonnés absents.

« Les ONG ont tenté de modifier certaines clauses en discutant avec les cheikhs, des juges de droit musulman, mais n’ont pas réussi à changer les fondamentaux de cette loi qui accorde toujours autant de privilèges aux hommes », raconte Suleiman Sweiss, co-fondateur de l’Association jordanienne des droits de l’Homme.

Une organisation a fait de ce travail sur les lois son cheval de bataille : la Commission nationale jordanienne pour les femmes. Créée en 1992, cette organisation semi-gouvernementale s’est donnée pour mandat de mettre en œuvre tout ce qui pourrait améliorer la situation des femmes, en concertation avec une pluralité d’acteurs : les ONG, les ministères – au sein desquels elle a créé des commissions de femmes –, les établissements publics…

« Des experts et juristes suivent les législations ; nous faisons ensuite pression pour les épurer de toutes discriminations envers les femmes et proposons de nouvelles lois », explique Asma Khader, avocate, ancienne ministre de la Culture et actuelle secrétaire exécutive de la Commission nationale des femmes.

Depuis 2003, à l’occasion de chaque élection, cette commission prépare avec l’ensemble des organisations de femmes un document qui liste les lois devant être amendées parce que discriminatoires.

Signe encourageant : leur nombre réduit progressivement. « En 2003, nous avions répertorié 22 lois qu’il fallait amender, en 2010, à l’occasion des élections législatives, il n’en restait plus que 12 », renchérit Asma Khader, qui s’est fixé de nouveaux objectifs à la baisse pour les prochaines élections.

Le pouvoir des quotas

Un autre levier utilisé par la Commission des femmes est l’utilisation des quotas. En politique, comme dans la vie économique, ils obligent à l’élection et au recrutement de femmes et corrigent ainsi des univers trop souvent masculins.

En 2007, lors des élections municipales, le gouvernement avait déclaré que 20 % des sièges devaient être accordées aux femmes. Ces dernières en obtiennent même 27 %. Pour les prochaines municipales, la Commission des femmes compte pousser ces quotas jusqu’à 25 %.

Il en va de même pour augmenter le nombre de femmes députées : « Nous avons actuellement à peu près 10 % de femmes au Parlement. Nous allons donc pousser pour que lors des prochaines élections une politique de quotas table sur 15% », explique Asma Khader.

En ce qui concerne l’empowerment économique, des objectifs chiffrés sont également à l’étude. Avec moins de 14% de participation des femmes au travail actuellement, un des défis que s’est lancé la Commission nationale des femmes serait d’augmenter ce chiffre de 2% chaque année.

Malgré de relatifs succès, la politique des quotas reste néanmoins critiquable : « Si les femmes élues en politique grâce aux quotas n’ont pas une vision claire sur comment faire évoluer le sort de leurs consœurs, cela ne conduira pas à une société plus égalitaire », allègue Suleiman Sweiss.

Et de rappeler que sur les huit femmes élues à la chambre des députés, seules deux d’entre elles ont réellement une forte conscience politique sur ces questions. « Quand nous aurons des femmes au gouvernement élues librement par le peuple, sans les quotas, alors ce sera un signe clair que la société jordanienne a changé son regard sur les femmes », renchérit-il.

Former et renforcer les compétences techniques

« Les femmes qui travaillent ne sont pas actives dans leur poste, elles ne sont jamais au cœur des décisions », observe Mohamed Jinini de l’UN Women. Le renforcement des compétences par la formation professionnelle serait donc la pierre angulaire pour contrer ce présupposé que les femmes ont moins de compétences techniques que les hommes.

L’organisme des Nations unies travaille depuis neuf ans sur le renforcement des femmes dans le secteur des technologies de l’information : la formation technique est assurée par la société Cisco dans toutes les filières universitaires jordaniennes consacrées à l’ingénierie de réseaux, avec l’impératif que les femmes représentent la moitié des étudiants formés.

« A la fin du programme, en 2013, nous en évaluerons l’impact sur la montée en puissance des femmes dans la hiérarchie », explique Mohamed Jinini. Et si les résultats sont concluants, ce programme pilote devrait faire des émules dans d’autres secteurs professionnels et être appliqué dans d’autres pays arabes.

Améliorer la participation des femmes dans les syndicats

Mettre les femmes au cœur des processus décisionnels implique également leur présence dans les comités directeurs des syndicats. Lancé en mars 2011 dans huit pays, le Réseau des femmes arabes s’est donné pour mission de construire des syndicats indépendants et faire en sorte que les femmes travailleuses y soient massivement représentées, et pas seulement au bas de l’échelle.

Eduquer, conscientiser aux droits des femmes

L’Association jordanienne des droits de l’Homme et le Centre d’études stratégiques de l’université de Jordanie ont réalisé des études sur les manuels scolaires : on y relève la mention de l’infériorité de la femme par rapport à l’homme à diverses reprises. Ces constats accablants ont poussé ces organisations à lancer une campagne pour la révision des manuels scolaires.

« Il est difficile d’en mesurer les impacts, mais l’idée de cette nécessaire révision est passée », affirme Musa Shteiwi, sociologue et directeur du Centre d’études stratégiques. « Il faut éduquer la population aux droits humains dès le plus jeune âge, les inclure dans l’enseignement et y faire référence dans les manuels scolaires », préconise de son côté Suleiman Sweiss.

Pour les appuyer dans ce cheminement, les deux organisations dispensent des formations aux enseignants, pour qu’ils introduisent les droits humains dans leurs cours. « Les femmes arabes sont très fortes. Elles assument toutes les responsabilités, professionnelles et familiales, il faut le répéter pour que les mentalités changent et que la population jordanienne ait cette conscience que les femmes sont aussi importantes que les hommes pour construire la société », renchérit-il, persuadé que les quotas ou que la modification des lois n’amèneront pas seuls le changement.

Et qu’il faudra nécessairement en passer par une volonté politique forte de s’attaquer à la racine du mal : la persistance d’un modèle patriarcal, où les hommes s’accrochent à leurs privilèges.

Myriam Merlant – EGALITE

(*) United Nations Entity for Gender Equality and the Empowerment of Women, l’organisme des Nations unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes qui a été créé en 2010.