Société « Beaucoup de préjugés et de rumeurs sur la sexualité circulent chez les adolescent-e-s »

Avec une centaine de centres de planning familial, le département de la Seine-Saint-Denis est un département « modèle » depuis 1984 en matière d’éducation à la sexualité, de prévention des grossesses non désirées et de lutte contre les agressions sexuelles.

Le département mène un véritable travail de terrain dans ses écoles, collèges et lycées. Des équipes formées à l’éducation sexuelle, en concertation avec le personnel scolaire, dialoguent et échangent avec les élèves plusieurs fois au cours de l’année scolaire.

Rencontre avec une conseillère principale d’éducation d’un collège de Seine-Saint-Denis :

 « Malgré le caractère obligatoire de l’éducation à la sexualité au collège, c’est uniquement sous l’impulsion des acteurs scolaires que des séances se mettent en place. Le comité d’éducation à la santé et à la citoyenneté d’un collège (chef-fe d’établissement, infirmière scolaire, assistante sociale, conseiller-ère-s principal-le d’éducation, professeur-e-s, élèves, et parents d’élèves) se réunit pour définir les enjeux de la prévention, puis organiser les cours d’éducation à la sexualité.

Ces cours sont très importants quand on fait face à la réalité du terrain. Beaucoup de préjugés et de rumeurs circulent sur la sexualité à cet âge-là. Il faut déconstruire une vision souvent machiste, homophobe et imprégnée des films pornographiques, pour construire une sexualité du respect, de soi et de l’autre.

Ces cours permettent d’ouvrir un dialogue entre garçons et filles, d’aborder la sexualité de plusieurs manières, notamment par le jeu, en projetant un film, et en rencontrant des spécialistes.

Tous les thèmes sont abordés : infections sexuellement transmissibles, grossesses non désirées, avortement, contraception, désir, amour, violences faites aux femmes, violences des mineur-e-s sur mineur-e-s… Les séances peuvent être dispensées par des acteurs du collège, infirmier-ière scolaire ou professeur-e-s formé-e-s par un plan académique de formation ; ou par des acteurs extérieurs, comme les conseiller-ère-s conjugaux-ales et familiaux-les, les personnels de PMI (Protection maternelle et infantile), les associations comme Je, tu , il,  ou encore le Planning familial. »

Rencontre avec l’infirmière-cadre d’un centre de santé, responsable de la prévention et de l’éducation à la sexualité d’un secteur scolaire de Seine-Saint-Denis :

« En Seine-Saint-Denis, il ne faut jamais baisser la garde, la meilleure des préventions contre les stéréotypes et pour le changement des mentalités est le travail de terrain : collèges, lycées, maisons de quartier, rues, centres sociaux…

En Seine-Saint-Denis, on ne doit pas oublier de prendre en compte le brassage important de cultures et de populations. Le discours sur la santé n’est souvent pas compris par tous et toutes, la lutte féministe est une histoire française, elle n’existe pas pour beaucoup de femmes et d’hommes immigrés, la sexualité est un sujet tabou à la maison, la religion souvent une puissante barrière au dialogue sur la sexualité entre parents et enfants. De plus, avec une mobilité géographique réduite, les enfants ne sortent pas de leur quartier, les ignorances persistent.

La sexualité est une histoire à la fois individuelle et de société. Comme la sphère sexuelle intime est invérifiable, ce sont les stéréotypes que la société laissent circuler qu’il faut combattre, il faut insister sur l’éducation à la sexualité, la sortir de ses tabous et de la culpabilité qui l’entoure.

Il existe un manque d’information cruel à cet égard. Avec une équipe d’infirmier-ère-s, nous menons des ateliers sur divers sujets liés à la sexualité, en direction des femmes peu informées. Nous nous déplaçons dans les centres sociaux, les maisons de quartier, les centres de santé… Ces ateliers, « santé au féminin », « tampax », visent à informer et susciter l’intérêt des femmes pour elles-mêmes et leurs filles. Il est essentiel de travailler sur le lien mère-fille, pour éviter une rupture identitaire et générationnelle.

Nous faisons également de la prévention en collège et lycée. Très concrètement, la classe est d’abord divisée en deux, les garçons d’un côté, les filles de l’autre, pendant deux heures, puis ils se réunissent pour une heure de réflexion et de dialogue.

La première chose dont je parle est le respect de soi et de l’autre, je dis que rien n’est sale ni interdit tant que le désir est partagé, mais que l’on a aussi le droit de ne pas avoir envie. Pour lutter contre le discours sexiste en France, je leur parle de la loi, leur dis qu’elle est la même pour les garçons et les filles, qu’une fille a le droit de coucher si elle veut, autant qu’un garçon, qu’elle est aussi respectable que lui d’avoir envie de faire l’amour et n’est pas pour autant une salope…

Pour les faire déculpabiliser, je me mets à leur niveau de langage en décrivant certaines situations concrètes, tel que l’envers du décor des films pornos, qui véhiculent encore beaucoup trop de clichés dangereux et sexistes. Beaucoup de thèmes doivent être abordés pour démystifier les tabous, les adolescent-e-s ont besoin de mettre des mots sur la puberté, les choix sexuels, la masturbation, mais aussi sur les IVG, pour dédramatiser, comprendre et les amener à une réflexion…

Par exemple, peu d’entre eux abordent l’IVG comme une chance, un choix, et non pas comme un crime. Les difficultés à repérer les lieux d’information et d’accès à la contraception, la mauvaise connaissance du corps et de sa sexualité, n’aident pas à se protéger soi et à protéger l’autre.

Nous essayons d’orienter au mieux les enfants, de répondre à leurs questions et à leurs doutes. Nous leur rappelons que le planning familial est gratuit et accessible sans autorisation parentale.

J’essaie aussi de leur donner les moyens d’être critique vis-à-vis de la télévision et la publicité. »

Rencontre avec le médecin responsable du planning familial d’un centre de santé en Seine-Saint-Denis :

« Aujourd’hui, une jeune fille mineure et seule qui pousse la porte du centre de santé sera, dans un premier temps, prise en charge dans nos locaux. Si le délai pour la pratique médicamenteuse est dépassé, elle sera redirigée, en urgence, vers un hôpital ou une clinique partenaire où des places sont réservées.

Si elle est accompagnée d’une personne majeure et responsable (tante, mère d’une amie, responsable scolaire…), la prise en charge peut se faire au sein du centre, dans les délais légaux pour la pratique médicamenteuse.

Les mineures n’ont plus besoin d’autorisation parentale pour une demande de contraception ou d’une IVG. Le planning familial intégré au centre de santé permet de favoriser l’accueil des mineures qui souhaitent rencontrer un-e professionnel-le de façon anonyme et confidentielle. Elles n’ont pas toutes accès au dialogue au sein de leur famille. Notre planning familial est noyé dans la médecine ambulatoire et généraliste, ce qui leur permet d’éviter la justification de leur visite.

Les jeunes filles sont souvent perdues à l’annonce d’une grossesse, j’essaie avec mon équipe de les accompagner au mieux, je les prends en charge rapidement, prends les rendez-vous avec elles, les dirige vers la conseillère conjugale et familiale pour l’entretien obligatoire, et je les rappelle pour être sûre de ne pas les perdre, avant, pendant et après l’IVG. Qu’il soit fait chez nous ou pas… Elles ont besoin d’un suivi individuel.

Puis il y a tout le volet information sur la contraception, l’accès, la gratuité et les différentes méthodes. L’implant contraceptif est un moyen sûr et bien adapté aux adolescentes, elles n’ont plus à y penser quotidiennement, comme l’impose la pilule, et il est invisible et efficace. Il y a aussi tout un travail d’information sur le corps, les jeunes femmes connaissent souvent encore mal leur corps, et ont beaucoup d’idées reçues sur leur sexualité, leurs règles et leurs cycles d’ovulation. Elles apprennent qu’une ovulation peut être spontanée, et qu’il ne faut pas se fier au calcul des 14 jours après le début des règles, pour savoir quand on est féconde ou pas !

J’ai reçu des jeunes femmes enceintes, tout en étant vierges. Cela peut arriver sans qu’il y ait pénétration. Dans ce genre de situation, s’il y a aspiration, et donc défloration, pour de nombreuses jeunes filles issues de familles pratiquantes, la perte de la virginité constitue un vrai problème, voire, si cela est su, entraîner un rejet familial. Nous pouvons, dans ces cas-là, recoudre l’hymen à leur demande à l’issue de l’aspiration chirurgicale.

Au planning familial on accueille aussi les garçons. Ils sont également au centre des questions de sexualité, ils ont les mêmes droits d’accès à l’information, à la prévention et à la contraception. Lorsque c’est un couple qui vient nous voir pour une demande d’IVG, et que le mineur s’est investi dans la grossesse de sa partenaire, il est tout autant important de l’accompagner.

La situation de paternité éphémère sans contrôle nécessite aussi un accueil particulier. Les adolescents aussi peuvent avoir un désir d’enfant, et vivre très mal le fait de ne pas avoir de droit sur la décision d’interrompre ou non la grossesse.

Pour conclure, j’aborderai la nécessité de formation des professionnel-le-s, pour faire face à toutes ces situations, ainsi que leur volonté de s’investir et de s’enrichir pour face à toutes les populations et toutes les situations… »

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Malgré une politique sociale de prévention qui fait de ce département une exception sur le territoire français, les subventions en forte baisse mettent à mal la continuité des campagnes d’éducation à la sexualité, de prévention des violences conjugales, des violences sexuelles, et de sensibilisation aux excisions, aux mariages forcés… Et ce sont les femmes qui sont en première ligne.

Propos recueillis par Anne-Lise Lebrun – EGALITE

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