Société Chronique de violences ordinaires

Il en faut, des violences subies, pour que les femmes osent demander de l’aide, pousser la porte d’un lieu où on va enfin les écouter, les comprendre, les accompagner. Avant cela, elles « patientent », subissent sans rien dire, cherchent une amie qui, à défaut de les aider, leur fera chaud au cœur. Mais il suffit de tendre l’oreille, de regarder autour de soi pour identifier cette insupportable souffrance.

Marie-Antoinette

Dans un train de banlieue, Marie-Antoinette parle avec sa copine tout en berçant son bébé d’un an environ. A la fois parce qu’elle n’a pas de fausse pudeur, et sans doute aussi parce qu’elle n’en peut plus, elle m’inclut aisément dans la confidence. Elle raconte qu’elle revient d’un mois passé au pays, en Haïti, où le bébé a eu la malaria. Mais il va mieux, il dort et mange un peu plus.

C’est elle qui ne va pas bien du tout. Depuis son accouchement, elle trouve les rapports sexuels très douloureux. Mais son mari « a toujours envie » et elle essaie de refuser. Alors il crie, de plus en plus fort, il lui dit que c’est lui « qui commande » et la force. Puis il sort, et lui confisque argent et carte de séjour. Lorsqu’il rentre, il crie encore.

Il ne supporte pas les pleurs du bébé non plus. Et il hurle encore plus fort… En Haïti, il l’a même insultée violemment devant ses parents mais ceux-ci l’ont suppliée de « supporter pour le bébé ». En France, elle n’a que cette copine qui la comprend car elle a aussi un mari brutal… Le court voyage en train permet de vider un peu son sac. Combien faudra-t-il de temps, de cris et de violence pour envisager une solution ?

Aminata

Aminata fait le ménage dans les parties communes d’un grand immeuble parisien. Elle est très sociable et prompte à parler d’elle car, sous le sourire, il y a une souffrance à fleur de peau. Alors, elle raconte cette angoisse au moment où elle entend son mari mettre la clé dans la serrure. Il cogne facilement, elle ne sait le plus souvent même pas pourquoi. Souvent, ce sont ses enfants qui lui disent de rester dans sa chambre pour « ne pas se faire castagner ».

Elle raconte tout cela avec placidité, dit qu’elle n’a « plus de larmes », que son « cœur est sec » désormais, car elle a trop pleuré. Elle s’occupe seule de ses cinq enfants, fait une heure trente de trajet matin et soir pour se rendre sur son lieu de travail. Et pourtant, c’est là qu’elle est le plus tranquille. Son rêve : « Cesser d’avoir peur. » Mais comment mettre à la porte un homme devenu invalide après un accident du travail ? Suffisamment handicapé pour ne plus travailler mais pas assez pour cesser de la frapper !

Son souci : éviter que ses fils ne deviennent à leur tour des hommes violents. Un jour, le petit de 11 ans l’a plaquée contre le mur et l’a frappée à l’épaule. C’est que, au-delà des solutions, prises dans l’urgence ou proposées à plus long terme, il faut aider ces femmes à faire grandir leurs fils sans qu’eux aussi considèrent la violence comme un moyen d’expression.

Jeanne

Jeanne est une ancienne voisine. Elle est psychothérapeute dans un centre médical. Elle met beaucoup de temps avant d’oser dire qu’elle ne s’est pas fait ce coquard en ouvrant précipitamment la fenêtre et que le bleu qu’elle a au bras n’est pas la trace du déménagement de la chambre des enfants.

Le mari de Jeanne est thérapeute lui aussi. Il boit, de plus en plus, et devient vite irascible. De la mauvaise humeur conjugale aux coups qu’il porte à Jeanne, il n’y a qu’un tout petit pas… qu’il franchit fréquemment. Dans leur milieu, cela se dit encore moins que dans d’autres. Il faudra que les enfants manifestent leur peur à l’école pour que la parole de Jeanne se libère et la libère de cette violence.

Anna

Anna, elle, est dans la rue, assise sur un tas de cartons dont elle s’entoure les jambes par grand froid. Roumaine, elle est « en poste » devant son gobelet entre une boulangerie et la billetterie d’une banque, en face d’une grande gare parisienne.

Elle a aujourd’hui 18 ans mais vient là régulièrement depuis plus de deux ans. Dans ce laps de temps, elle a eu deux bébés, que sa mère garde dans les tentes qu’ils occupent tous quelque part en banlieue. Parce qu’elle a, au fil du temps, tissé des liens de confiance avec moi, ainsi qu’avec une autre riveraine, elle nous demande parfois de lui acheter à manger à la boulangerie. Cela au moins, elle n’aura pas à le donner à ceux qui la font travailler.

Mais elle explique dans son français approximatif qu’elle ne peut pas le faire trop souvent car elle doit ramener un minimum, sinon on la « punit » (mot pudique d’enfant pour exprimer une réalité que l’on devine terrible…) Il lui manque deux dents de devant (« Une grossesse, une dent », disait-on dans le temps), pour elle, c’est toujours la fatalité. Elle a vite les larmes aux yeux mais à toute proposition d’aide, répond par un imperturbable « pas possible »

Juillet 2012. Est-ce ainsi que les femmes vivent ?

Danielle Michel-Chich – EGALITE