Économie L’entreprise au féminin : d’autres motivations mais aussi d’autres freins

Sur l’estrade ce jour-là, il y a des femmes qui reçoivent des récompenses et des hommes qui les leur remettent. Il ne s’agit pas du dernier concours de Miss Bretagne, mais bien de la très sérieuse remise de prix dans un domaine où les femmes ont encore du mal à faire leur trou : celui de l’entreprise.

Trois mois après la deuxième édition du Prix des femmes entrepreneures en Bretagne, Gaëlle Vigouroux, co-animatrice du réseau Entreprendre au féminin Bretagne, rappelle que devenir une cheffe d’entreprise ce n’est pas tout à fait la même chose que devenir un chef d’entreprise. Depuis 2002, l’association propose un accompagnement personnalisé à plus de 100 femmes chaque année. Pour elle, peu importe que le projet soit rapidement rentable, ce ne sont pas les chiffres qui l’intéressent mais la personne qui se cache derrière le projet de création.

Pourquoi une approche différente pour les femmes ?

Aujourd’hui en France seulement 30% de femmes contre 70% d’hommes dirigent une entreprise. Les femmes créent moins d’entreprises et ne les créent pas de la même manière ni pour les mêmes raisons que les hommes. Or, si elles ont des motivations différentes, elles ont aussi des freins différents.

En Bretagne, par exemple, les femmes sont plus diplômées que les hommes mais quand elles entrent sur le marché du travail il est rare qu’elles trouvent un poste à responsabilité. Et au bout de trois mois dans l’entreprise on sent déjà une baisse de l’estime de soi parce qu’elles n’ont pas la place qu’elles rêvaient d’avoir dans la vie professionnelle. Un des premiers leviers sur lesquels notre association travaille est cette estime de soi. L’estime de soi, c’est quelque chose qu’on peut renforcer. A condition de trouver sur sa route des personnes bienveillantes qui vont non pas évaluer le projet mais juste écouter, comprendre qui est la personne et quelle est l’adéquation entre la femme et son projet parce que sans confiance il n’y a pas de projet.

 Quels sont les freins qui font obstacle à la création d’entreprise par une femme ?

Les femmes ont un rapport au risque qui est différent des hommes. Quand un homme va se dire « je ne suis pas capable mais il y a une opportunité alors j’y vais ! » une femme se dira plutôt : « je ne suis pas compétente, je n’y vais pas ». Elles se positionnent le plus souvent sur des petites entreprises parce qu’elles ne veulent pas embarquer toute leur famille dans un risque financier. Mais du coup, elles ont beaucoup plus de difficultés à trouver des financements, parce qu’elles se sous-évaluent. Les banques prêtent plus facilement à quelqu’un qui présente un projet d’envergure avec des créations d’emplois à termes. Les femmes, elles, présentent souvent des petits projets dont la première ambition est de créer leur propre emploi. Autre spécificité, en général, elles créent plus tardivement, vers 30/35 ans, une fois que les enfants sont élevés et qu’elles peuvent libérer un peu de temps pour elles.

 Quels types d’entreprises créent-elles ?

Les femmes créent dans tous les secteurs, mais il y a toujours une part d’innovation importante, qu’elle soit sociale ou technique ; elles sont d’abord motivées par l’envie de faire, de réaliser quelque chose, d’inventer. C’est pour cela, sans doute, qu’elles sont très peu nombreuses dans la reprise d’entreprises déjà existantes.

Quel accompagnement leur apportez-vous ?

Notre rôle à Entreprendre au Féminin, c’est de leur montrer qu’elles ont de la valeur. On ne regarde pas les chiffres, on regarde l’humain qui est derrière. On est aussi là pour leur dire parfois, les quelques années de trou dans votre carrière parce que vous avez eu des enfants, vous allez les valoriser. Quand on a élevé des enfants pendant quatre ans, on n’a pas rien fait ! On a été dans une association, on a travaillé avec l’école, on a monté des projets, géré des agendas et des budgets et tout cela représente de la valeur ajoutée pour créer une entreprise.

Avec les candidates à la création d’entreprise, nous allons aussi accompagner tout ce qu’engendre le fait de passer du salariat à l’entrepreneuriat et va changer dans leur vie personnelle. La conciliation des temps de vie revient souvent dans leurs questionnements ; c’est souvent à la fois une motivation et un frein. Il faudra sans doute mettre en place une organisation différente : se faire livrer les courses, rediscuter les rôles familiaux, etc. Mais les enfants grandissent alors avec un autre schéma féminin et un autre schéma masculin, un autre partage des tâches, et finalement c’est très bon pour nos générations futures.

Et une fois l’entreprise créée, comment restez-vous en contact ?

Nos ateliers d’émergence de projets fondés voilà dix ans dans le Finistère existent depuis la rentrée dans les trois autres départements bretons. Ce sont des lieux de paroles mais aussi des lieux de mise en réseau. Le plus gros problème de la créatrice d’entreprise c’est qu’elle n’est pas expérimentée en tout ; c’est bien d’avoir un réseau d’autres personnes pour mutualiser les expériences et les compétences. C’est aussi ce que nous proposons par la suite aux femmes cheffes d’entreprise dans des soirées de formations et d’échanges. Actuellement nous travaillons sur un nouveau projet qui s’appelle Bnew (pas comme le biniou breton mais comme business network for enterprising women) qui vise à mettre en lien des femmes bretonnes cheffes d’entreprises avec leurs homologues des Cornouailles parce que nous souhaitons créer un réseau de femmes trans-Manche.

Pendant des années, les femmes pour avoir des responsabilités ont gommé leur identité de femmes, aujourd’hui, ce que nous voulons c’est à la fois assumer notre identité, partager les rôles familiaux et se faire reconnaître dans les milieux économiques avec nos bonnes idées.

Propos recueillis par Geneviève ROY — EGALITE