Société L’algèbre et la géométrie : c’est aussi pour les femmes


Quels sont les objectifs de ce 12ème forum femmes&mathématiques?

Les forums sont conçus comme un temps de rencontres entre des doctorantes – « mathématiciennes en devenir » – et des mathématiciennes confirmées, autour d’un programme scientifique, essentiellement mathématique, mais comportant aussi des interventions de chercheurs ou chercheuses en sciences humaines et sociales, spécialistes des questions de genre. Ces interventions non mathématiques visent à replacer la situation des filles et des femmes en mathématiques en la resituant dans un contexte historique, sociologique, politique, etc. Il s’agit d’une action de mentorat visant à favoriser l’intégration des jeunes femmes dans le milieu mathématique en les invitant à exposer et à discuter leurs travaux, à mieux connaître le milieu, et à se construire un réseau.

En 2010, le Forum a changé de dimension : il est organisé en partenariat avec la Mission pour la Place des Femmes au CNRS pour une période de quatre années. Ce partenariat, et le fait que le Forum devienne un événement récurrent permettent de renforcer son impact proprement scientifique. L’Institut des Sciences Mathématiques et leurs Interactions (INSMI) et  l’Institut des Sciences Informatiques et leurs Interactions (INS2I) ont également apporté leur soutien au Forum, ainsi que les sociétés savantes de mathématiques.

Le Forum 2012 est consacré à « Algèbre et géométries ». Dans la continuité de l’esprit des forums précédents, il a également été organisé autour du mentorat. Et désormais, le Forum est délibérément affiché comme mixte.

Quels sont les objectifs et les actions de l’association Femmes & Mathématiques ?

Les principaux objectifs de l’association qui a été créée en 1987 sont d’encourager la présence des filles dans les études mathématiques et plus généralement scientifiques et techniques, d’agir pour la parité dans les métiers des mathématiques et pour le recrutement de plus de femmes en mathématiques dans les universités. Il s’agit également pour nous de promouvoir la participation des femmes dans les milieux mathématiques, de sensibiliser la communauté scientifique et éducative à la question de l’égalité femme/homme. Nous voulons être un lieu de rencontre entre mathématiciennes.

 

Quelle est la place des femmes dans les mathématiques ? Pouvez-vous nous donner quelques chiffres clés?

Le pourcentage de femmes mathématiciennes dans les universités est de 20% depuis près de 20 ans. Ce chiffre ne progresse pas, contrairement à la plupart des autres disciplines.

La situation est même en train de se détériorer en ce qui concerne les mathématiques pures où la place des femmes ne fait que se réduire. Il reste actuellement une trentaine de femmes professeurs de mathématiques pures dans les universités françaises.

 

  •  Top 12 des disciplines les moins féminisées dans les universités (Professeurs + Maîtres de conférences)

  • • Mathématiques pures : 13,9%
  • • Mécanique, génie civil, génie mécanique : 15,0%
  • • Electronique, optronique et systèmes : 16,2%
  • • Génie info, automatique et trait. du signal : 16,5%
  • • Constituants élémentaires : 17,1%
  • • Milieux dilués et optique : 18,6%
  • • Astronomie, astrophysique : 22,0%
  • • Informatique : 24,1%
  • • Milieux denses et matériaux : 24,4%
  • • Terre solide: 25,1%
  • • Philosophie : 25,6%
  • • Mathématiques appliquées : 26,9%

 

  • Top 12 des sections les moins féminisées au CNRS (Chargés de recherche et Directeurs de recherche)

  • • Théories physiques : 11%
  • • Mathématiques : 15%
  • • Ingénierie des matériaux et des structures : 16%
  • • Matière condensée : structures et propr. électroniques : 17%
  • • Sciences et techno de l’information : 19%
  • • Interactions, particules, noyaux : 20%
  • • Atomes, optique, plasmas : 20%
  • • Micro et nanotechnologies : 20%
  • • Système solaire et univers lointain : 21%
  • • Matière condensée : organisation et dynamique : 22%
  • • Milieux fluides et réactifs : 22%
  • • Systèmes supra et macromoléculaires : 25%

Voir les chiffres : http://images.math.cnrs.fr/Les-chiffres-cles-de-la-parite-en.html

 

Quels sont les clichés récurrents  liés aux mathématiques et au genre ?

En octobre 2003, on pouvait lire dans le magasine Phosphore (qui se donne en particulier pour mission d’aider les lycéens à s’orienter) des affirmations sans fondements, qui  sont un résumé de ces stéréotypes.

 » Garçons : statistiquement, ils réussissent mieux dans les mathématiques que les filles. Ils sont plus à l’aise en raisonnement abstraits et pour gérer les mouvements de rotation dans l’espace. Les garçons ont même parfois des flashs immédiats de la solution.

Filles : leur réaction pourra être celle de la panique en cas d’incompatibilité complète avec tout ce qui ressemble à des maths. Sinon, les filles qui acceptent de s’y plonger pourront tout aussi bien trouver la solution en appliquant une méthode, mais elle n’auront pas spontanément l’intuition du résultat.  »

Un autre stéréotype a la vie dure : les maths ne seraient pas sexy, donc si une fille veut être sexy, il faut qu’elle laisse tomber les maths.

Ces idées reçues ne sont pas du tout confirmées par des études sérieuses.

Malheureusement, en 2012, ces stéréotypes persistent.

 

Que répondez-vous aux personnes qui disent que les femmes ont une approche des mathématiques différente de celle des hommes ?

Nous n’avons pas cette perception. Il y a de nombreuses manières d’être mathématicien-ne. Le modèle du professeur Nimbus est loin d’être répandu, même chez les hommes.

 

Quelle est aujourd’hui la visibilité des femmes mathématiciennes dans les médias ?

Les mathématiciennes sont très peu visibles dans les médias. Au mois d’août dernier, deux mathématiciennes françaises ont été lauréates du prestigieux Prix Henri Poincaré de l’International Association of Mathematical Physics (IAMP) : Nalini Anantharaman (Université de Paris-Sud) et Sylvia Serfaty (Université P. et M. Curie). Cet événement aurait pu être davantage relayé par les médias généralistes. Quelques années auparavant, Alice Guionnet avait également obtenu le Prix Loève, distinction internationale en théorie des probabilités.

 

Constatez-vous, ces dernières années, un changement dans le rapport des filles aux mathématiques, ainsi que dans le rapport des professeurs envers les filles ?

On aimerait penser qu’il y a eu un changement dans le rapport des filles aux mathématiques, mais  quels éléments a-t-on pour le dire ? Les mathématiques sont toujours liées à la sélection, elles sont considérées comme difficiles (pour les filles mais aussi les garçons). La notion de bosse des maths fait toujours recette.

Et nous entretenons encore plus ces idées avec la diminution des heures de maths en Première S et TS.  En effet, on a moins de temps pour faire à peu près le même programme et avec le bac S en poche on attend les étudiant-e-s en considérant qu’ils/elles savent la même chose qu’avant. Mais les jeunes sont loin d’être idiot-e-s : ils/elles sentent bien qu’ils/elles sont moins compétent-e-s. Les filles y sont plus sensibles. Du coup, les choix d’orientation vers les filières scientifiques post-bac diminuent. La réforme de 1995 avait déjà entamé ce processus  et la dernière réforme qui arrive tout juste en Terminale va l’accentuer.

Quant aux professeur-e-s, ils et elles ne sont pas formé-e-s à la problématique de l’égalité filles-garçons à l’école. Ils et elles vivent sur un mythe : celui d’une école publique laïque et républicaine donc égalitaire. Mais pourtant, ils et elles ne laissent pas les stéréotypes, véhiculés par la société dans laquelle nous vivons au porte-manteau avant d’entrer dans la classe.

 

Les deux images de Laura et Julien sont les visuels de la campagne de pub Education Nationale pour recruter des enseignant-e-s….

La pub, on le sait, véhicule des stéréotypes sexistes. Les livres pour enfants aussi. Il y a également les manuels scolaires comme par exemple celui de TS chez Hachette collection Repères. Pour illustrer l’introduction des nombres complexes, il y avait un dessin représentant une fille complexée par son poids ! Cela a déclenché une étude sur les livres de maths.

On peut aussi parler des internats non mixtes pour les élèves de classes préparatoires aux grandes écoles, réservés aux garçons… Symboliquement, c’est violent.

 

 

Propos recueillis  par Caroline Flepp