Articles récents \ DÉBATS \ Contributions \ France \ Société Genre à l'école: un tournant ?

Les récentes initiatives pour l’égalité entre les filles et les garçons à l’école questionnent l’émergence d’une nouvelle vision du genre en éducation. Mathieu Cros, étudiant en sciences politiques et expertise éducative nous fait partager son analyse.

Les meilleurs résultats scolaires des filles comparativement aux garçons auraient pu faire penser que l’égalité des sexes dans le système éducatif était atteinte. Cependant, ces dernières années, un certain nombre d’évènements ont ravivé le débat public : la projection en 2010 du film d’animation Le baiser de la lune mettant en scène deux poissons mâles amoureux l’un de l’autre, l’introduction du concept de genre dans les manuels de biologie en 2011, etc. Plus récemment, la thématique a pris de l’ampleur dans le contexte de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe qui a donné une large exposition médiatique aux questions de genre. Les mesures prises par le ministère des Droits des Femmes en matière d’éducation ont été largement débattues.

Ces récentes initiatives et ce renouveau du débat illustrent un tournant dans la manière de percevoir le genre au sein du système éducatif français. Pour comprendre comment, un rapide retour historique est nécessaire.

Deux approches historiques de l’égalité filles/garçons à l’école

Il est possible d’identifier deux approches historiques de l’égalité des sexes à l’école, qui précèdent l’émergence actuelle d’une nouvelle conception.

La première approche a consisté à promouvoir l’égalité des droits afin que les filles bénéficient d’une instruction dans les mêmes conditions que les garçons, étudient les mêmes contenus dans les mêmes établissements, et aient accès à toutes les filières du système scolaire. Ce type de demandes émerge dès la révolution française, et les filles conquièrent progressivement le droit à l’instruction au cours des XIXe et XXe siècles. L’égalité des droits des élèves est parachevée en 1975 avec la généralisation de la mixité scolaire. Cette période est à mettre en lien avec la première vague du féminisme centrée sur la demande d’égalité formelle.

La mixité scolaire réunit filles et garçons dans un même espace. En conséquence, à partir des années 1980, la recherche en sciences sociales commence à comparer ces deux catégories d’élèves. Elle met en lumière le fait que, bien que filles et garçons bénéficient désormais des mêmes droits, leurs expériences scolaires sont néanmoins très différentes. Selon leur sexe, les élèves n’ont pas les mêmes interactions avec les enseignant-e-s, apprennent des rôles sociaux différenciés, ne s’orientent pas vers les mêmes filières, etc. Ce constat a progressivement incité les responsables politiques à dépasser l’égalité formelle et à mettre en place des mesures pour garantir l’égalité réelle à l’école. Il s’agissait d’améliorer le contexte de la scolarisation des filles (en luttant contre les stéréotypes sexistes et le harcèlement, en développant l’éducation à la sexualité) ainsi que leur réussite scolaire (en encourageant leur orientation vers des filières porteuses).

Cette deuxième approche a posé les bases d’une vision plus qualitative de l’égalité, qui s’est imposée et a été traduite dans des mesures politiques. Elle n’est cependant pas exempte de critiques pour deux raisons. D’une part, elle se focalise sur les « filles » (face aux « garçons ») et leurs différences, et tend ainsi à renforcer une opposition binaire au détriment d’une déconstruction du genre. D’autre part, l’égalité est conçue comme une mise à niveau de la situation des filles avec celle des garçons en tirant les filles « vers le haut » pour les amener au niveau des garçons, voire en masculinisant les filles. C’est particulièrement visible en matière d’orientation scolaire: l’essentiel des incitations mises en œuvre a vocation à encourager les filles à se diriger vers des filières traditionnellement masculines et prestigieuses (l’ingénierie, les sciences), mais jamais à encourager les garçons à se diriger vers des filières traditionnellement féminines (médico-sociales, littéraires).

Vers une nouvelle vision de l’égalité à l’école ?

Face à cette approche qui se focalise davantage sur « les filles à l’école » que sur « le genre à l’école », des alternatives proposant un nouveau modèle se sont développées. S’il ne s’agit pas d’un tournant aussi clair que celui qui a eu lieu après la mixité, il est cependant possible de caractériser une troisième approche de l’égalité à l’école.

Un foisonnement d’initiatives met depuis dix ans l’accent sur le genre comme système social. L’école est perçue comme un lieu de (re)production d’individus sexués et d’un système de relations inégalitaires. Dans cette perspective, il ne s’agit plus seulement d’égaliser deux sexes, mais de déconstruire le système de genre, les modèles sexués, et les stéréotypes qui en découlent.

Cette approche plus subversive est née dans un premier temps sur le terrain : elle est le fait d’enseignant-e-s engagé-e-s, ou bien d’associations qui interviennent en milieu scolaire. Elle se traduit par exemple dans des ateliers de déconstruction des stéréotypes sexistes animés dans le cadre de la réforme des rythmes scolaires.

Plus récemment, cette nouvelle vision s’est également incarnée dans des mesures politiques. C’est notamment le cas des ABCD de l’égalité actuellement expérimentés dans 600 écoles primaires de dix académies volontaires. Ce programme porte une vision plus large de la lutte contre le sexisme et pour l’égalité. Il prévoit la formation des enseignant-e-s, et met à leur disposition des outils et des ressources pour les encourager à réfléchir à leur pratique pédagogique et à prendre conscience des manifestations du sexisme au sein de leur classe. Il ne s’agit pas seulement d’organiser des séances ponctuelles de sensibilisation des élèves, mais de prendre en compte le genre et l’égalité de manière transversale (par exemple, en discutant avec les élèves les stéréotypes sexistes dans la littérature, ou bien en mettant en place des règles qui favorisent la mixité dans les activités sportives). Au delà de ce programme, l’égalité des sexes a été incluse au référentiel de compétence de l’ensemble des enseignant-e-s et personnel-le-s d’éducation, à l’occasion de la création des Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education (ESPE).

On assiste donc à l’émergence d’une vision plus transversale de l’égalité des sexes à l’école. Elle promeut une vision systémique du sexisme qui touche l’ensemble des élèves. Il s’agit de leur permettre de construire leur identité et leur parcours scolaire indépendamment des normes de genre.Cependant, il est encore difficile de mesurer l’étendue et l’impact de ce mouvement. Son développement fait face à deux principaux enjeux. Le premier réside dans la formation et la motivation des enseignant-e-s, des personnel-le-s d’éducation, et des animatrices et animateurs périscolaires. Le second est le mouvement social né en opposition au mariage pour tous et qui a progressivement investi le champ éducatif en dénonçant l’introduction d’une « théorie du genre » à l’école.

La conception du genre au sein du système éducatif français a donc évolué sous l’influence des mouvements féministes et de la recherche académique. Ces évolutions restent lentes et font face à des réticences, mais depuis quelques années l’école intègre de nouvelles pratiques et développe une nouvelle vision de l’égalité des sexes.

Mathieu Cros. Etudiant en sciences politiques et expertise éducative

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