Articles récents Chronique de cour: une audience criminelle symbolique

Une parmi d’autres …

Anais, 22 ans, a été assassinée par son compagnon alors qu’elle allait quitter le domicile familial. Anais est une femme jeune, belle et surtout très vivante. Elle a obtenue un bac S avec mention bien et travaille depuis l’âge de 18 ans. Elle est maman d’un bébé de 11 mois.

Elle a rencontré son compagne en Espagne, 4 ans plus tôt, alors qu‘elle travaillait dans le même restaurant que lui. Il dira au procès qu’il a eu le « coup de foudre ».

Il abandonne alors sa première compagne, qu’il expliquera ne jamais avoir aimé, et son fils âgé de 4 ans. Le couple part vivre en France chez les parents de Madame. Puis repart en vacances de Noël en Espagne chez les parents de Monsieur. Il frappe son père. Condamné pour violence domestique, il fuit et n’exécutera pas sa condamnation à un travail d’intérêt général, car il vit en France.

Il dit adorer Anais qui le sortira de la drogue, mais il poursuivra son addiction à la boisson. Un bébé naît. Et comme d’habitude c’est le moment où tout bascule.

Une nuit d’été, il frappe sa compagne après avoir emmené leur enfant au domicile de sa belle-mère et lui avoir dit au revoir. La jeune femme reçoit des coups de poing au visage. Il lui tape la tête contre le parquet. Il l’étrangle et l’abandonne mourante à son domicile.

Crime de la lâcheté et de l’appropriation. Celle de vouloir garder à jamais la femme qui lui échappe. Il l’a tué car prétexte-t-il, il a trouvé un texto d’elle envoyé à son “amant”, leur relation est alors terminée. Les violences ont commencé dès le début de leur histoire. Des voisins avaient déjà appelé la police après avoir entendu des appels au secours d’Anaïs. Il l’a tué parce qu’elle était libre, autonome, belle dans son indépendance…

Un vrai féminicide.

La Fédération Nationale Solidarité Femmes s’est constituée partie civile dans le procès.

Une peine qui a du sens

Dans la procédure pénale, tous les actes s’orientent autour de l’auteur. Sa personnalité est exposée ainsi que son enfance, ses frustrations, ses difficultés existentielles.

On parle peu d’Elle.

Quand je défends une femme tuée par son compagnon, le dossier est par définition carencé. On dispose exclusivement de la version du mis en examen. Souvent, seul l’avocat de l’accusé dispose de pièces informant sur la vie du couple.

La famille de Madame, partie à la procédure ne connait pas le fonctionnement interne du couple. Impossible d’informer le juge d’instruction .

Pourtant, ce procès est exemplaire à bien des égards.

Toute la famille de la victime a été entendue, ce qui est rarement le cas. Toutes les parties ont pu poser leurs questions. Librement, sans frein, sans limite, hormis celle du respect de l’Autre et de la procédure.

Les lignes ont bougé.

Les magistrat-e-s et les jurés semblaient vouloir entrer dans le cœur de l’histoire du couple. J’étais là pour expliquer et disséquer les mouvements de domination et de lune de miel.

L’Avocat général, expert en matière de violences conjugales, a réfuté les arguments de la défense pieds à pieds et mots après mots. Il a repris tous les arguments de la défense pour les retourner, les invalider. Le psychiatre avait pourtant validé hypothèse du crime passionnel.

La peine requise par l’Avocat général est une peine de 25 ans de réclusion criminelle. L’homme sera condamné à une peine de 22 ans de réclusion criminelle. Cette peine a du sens, c’est l’âge de la femme qu’il a tué. C’est un symbole fort donné par la cour d’assise.

 

Isabelle Steyer, avocate