Articles récents Infinités Plurielles : une exposition où les femmes scientifiques sont à l’honneur

144 scientifiques, chimistes, biologistes, mathématiciennes, astrophysiciennes, juristes, historiennes, informaticiennes, économistes, médecins, philosophes, sociologues… ont posé pour Marie-Hélène Le Ny et lui ont expliqué leurs travaux de recherche avec passion. Elles œuvrent dans différents instituts de recherche et/ou enseignent dans les universités ou les écoles d’ingénieur-e-s.

Neuf portraits inédits de ces femmes sont exposés sur les grilles du CNAM à Paris jusqu’au 22 août. Rencontre avec une photographe engagée.

 

Qu’est ce qui vous a le plus marqué lors de vos rencontres avec ces femmes scientifiques ?

La générosité, le professionnalisme et la disponibilité des femmes qui sont venues à ma rencontre étaient leurs points communs, leur bonne humeur aussi ! Elles ont une véritable passion pour un métier qui les habite, elles souhaitent contribuer à développer la connaissance et à améliorer la vie des gens – que ce soit sur le plan de la santé, de l’alimentation, des énergies. Elles possèdent une insatiable curiosité, un immense respect pour la vie de toutes les espèces, le désir d’alerter sur les changements climatiques et le souci des générations futures. Si la notion de rentabilité entre parfois en ligne de compte dans leurs travaux de recherches, surtout lié à la recherche de financements auxquelles elles doivent consacrer de plus en plus d’énergie, le profit n’est jamais mis en avant.

Ce qui les rassemble c’est le plaisir de chercher, la joie de trouver et de repousser leurs limites et celles de la science. Ces scientifiques ont une approche critique de la science et n’en font pas un dogme qui solutionnerait tous les problèmes de l’humanité… Elles m’ont semblé pragmatiques, organisées, bosseuses, souvent modestes et multitâches.

Elles savent aussi regarder ailleurs que dans leur labo. Elles font du théâtre, de la musique ou de la danse, s’investissent en tant que citoyennes. Attentives aux autres, elle sont tenaces devant l’adversité qui peut prendre la forme du machisme ordinaire, d’un sexisme latent et blessant qui sous entend encore trop souvent que ce qui vient du féminin vaut moins et la parole ou l’action masculine davantage. Elles peinent encore à obtenir des postes de direction ou de prestige à la mesure de leurs compétences et de leur intelligence. Mais les honneurs, elles ne les recherchent pas; celles qui avaient reçu des prix m’en parlaient rarement si je ne les questionnais pas à ce sujet.

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Jacqueline Heinen

Professeure émérite de sociologie, Université de Versailles St-Quentin-en-Yvelines. Elle a d’abord été comédienne, dramaturge, puis professeure dans le secondaire et journaliste avant de passer une thèse à près de 50 ans !

Elles ont eu envie de participer à ce projet même si elles n’étaient pas forcément à l’aise avec leur image. Bien que totalement investies dans leurs travaux, leur intelligence ne les protège pas toujours des blessures infligées aux femmes par des normes sociales omniprésentes concernant leur corps et leur apparence – voire leur sexualité.

Cette question de l’image est fondamentale car elle peut aussi fragiliser et freiner la confiance en soi dès le plus jeune âge. Certaines avaient d’ailleurs tendance à minimiser leurs compétences ou leurs résultats. Elles mettaient toujours en avant l’équipe, rarement l’individu, et pointaient l’importance de la culture scientifique dans notre époque dominée par la technologie.

Est-il encore aujourd’hui difficile d’être une femme photographe?

A l’origine, au XIXe siècle, la photographie était un métier et surtout une passion d’homme. Son aspect technique, et même souvent physique, était censé intéresser davantage les hommes, voire le rendre inaccessible aux femmes. Ce pouvoir de composer une image du monde si ressemblante avait quelque chose de magique voire de divin, elle en permettait une nouvelle appropriation symbolique. Dans la mesure où elle demande généralement une grande indépendance et beaucoup de disponibilité, la photographie reste très majoritairement un métier d’homme, surtout dans sa dimension commerciale, dans les secteurs de la mode ou de la publicité qui peuvent être très prestigieux, et même dans le cadre du reportage. De fait, les femmes vont plus rarement dans les endroits dangereux, les zones de conflits où le fait d’être une femme pourrait les faire passer au statut de proie ou de cible. A beaucoup elle permet aussi de parcourir le monde en liberté. C’est une passion avant d’être un métier de solitaire, souvent imprévisible, plus compliqué pour les femmes qui ont la charge d’une famille. Les femmes sont donc nombreuse à entrer dans le métier, beaucoup moins à y rester. Elles sont plus présentes chez les plasticiennes, souvent issues des écoles d’art.

La création artistique procède d’interrogations sur le monde plus que de la volonté d’en produire des « reproductions ». Elle permet de choisir ses sujets de recherche et d’avancer à son rythme.

Mais il reste assez difficile pour les femmes de se faire (re)connaître dans le monde de la création photographique où ce sont majoritairement des hommes qui décident de ce qui sera acheté ou montré, en fonction de leurs réseaux, de leurs centres d’intérêts et/ou de leurs sensibilités. Cela évolue lentement, il y a de plus en plus de femmes dans les comités de sélection et d’achats, ou dans les expositions. Mais cela ne veut pas dire qu’elles sont forcément conscientes de cette discrimination invisible qui peut frapper les femmes du fait de la valence différentielle des sexes – autant dans les arts que dans les sciences ou la politique…

Comment définiriez-vous votre démarche de photographe féministe ?

Le fait d’être féministe et de contester une domination masculine encore à l’œuvre est une difficulté supplémentaire si on l’assume. Cela reste globalement très mal vu par les hommes et aussi par beaucoup de femmes. S’il est plutôt valorisant pour un-e photographe d’être engagé-e, de défendre ou de mettre en lumière de « justes et nobles causes » partout dans le monde… défendre l’universalité de l’égalité femme/homme reste un combat qui rencontre encore une vive opposition ou une grande force d’inertie voire d’ironie dévastatrice. Cela touche aux fondements de la société et nous concerne toutes et tous, une égalité réelle changerait la face du monde.

Les rares hommes qui la défendent assidûment sont rarement sous les feux de la rampe et ce type de projet est le plus souvent défendu et programmé par des femmes…

Pour ma part,  j’ai toujours essayé de suivre mon chemin librement, même si cela m’a obligée à emprunter des chemins de traverse. Tous mes travaux ne concernent pas directement le sort des femmes, mais mon regard sur le monde y est sensible depuis mon plus jeune âge et irrigue ma réflexion sur la condition humaine.

L’artiste doit rester libre d’inventer et de penser autrement que la majorité. Il-elle doit être là où on ne l’attend pas, pointer ce que l’o n’avait pas vu ou pas envie de regarder… faire rêver aussi, ouvrir des fenêtres sur d’autres horizons … 

Être une femme photographe n’est pas compliqué en soi, faire reconnaître son travail ou le vivre en liberté peut l’être davantage.

Mais cela, toutes les femmes le savent !

 

Propos recueillis par Caroline Flepp 50-50