Articles récents On nous casse les pieds !

Article publié dans Axelle N° 171 Septembre 2014

Les pieds sont les membres du corps qui nous ancrent dans le sol. Ceux aussi qui nous donnent de l’élan, nous permettent de prendre la route et de fuir. Se pencher sur ces attributs, c’est donc aussi raconter une histoire d’oppression et d’émancipation des femmes, de Cendrillon aux talons aiguilles, en faisant un détour par les pieds bandés des Chinoises.

Il était une fois Cendrillon et sa petite Pantoufle de verre… Qui ne connaît pas ce célèbre conte de Charles Perrault ? Et ce moment de l’histoire où les belles-sœurs de Cendrillon essayent tant bien que mal de rentrer leur pied dans l’escarpin, trop court, trop étroit. Ce que l’on sait moins, et les frères Grimm nous le racontent, c’est que Javotte et Anastasie iront jusqu’à se mutiler les pieds pour chausser la Pantoufle, condition indispensable pour accéder aux bras du prince et au mariage qu’ambitionne leur mère. Une version écossaise du conte dévoile que c’est la mère elle-même qui estropie ses filles.
Le petit pied qui conduira au mariage
C’est bien de mutilation du corps des femmes dont nous parle ce conte qui fait rêver les petites filles. L’objectif : transformer de jeunes femmes en épouses parfaites. On sait que les légendes ne sont pas des récits déconnectés de la réalité : elles s’ancrent dans la société et, en forçant quelque peu les traits, en révèlent le fonctionnement.
Ainsi, le pied si minuscule et si désirable de Cendrillon nous renvoie à une tradition enracinée durant près d’un millénaire en Chine : les pieds bandés. Ce rituel ancestral consistait à bander les pieds des petites filles dès l’âge de cinq ans afin qu’ils restent menus ; le pied parfait appelé « le lotus d’or » mesurait sept centimètres. Les orteils repliés étaient compressés dans un épais bandage et le pied était ensuite recouvert d’un chausson finement brodé.
Cette coutume, qui engendrait d’intenses souffrances physiques et psychologiques, remonterait à la fin des années 900 et trouverait son origine dans la famille impériale. Elle s’est ensuite répandue dans l’aristocratie. Les pieds bandés distinguaient les jeunes filles des classes supérieures des paysannes aux pieds durcis par le travail de la terre, et conduisaient vers l’époux idéal. De la même façon que la Pantoufle de verre de Cendrillon la sortait de sa condition de domestique et la menait au mariage princier…
Abolie en 1911, la pratique a perduré dans certaines régions du pays avant de disparaître complètement en 1949, sous la République populaire de Chine. Aujourd’hui, seules quelques héritières de cette tradition vivent encore .
Le pied mutilé des femmes est pour les hommes un objet fantasmé. Intime, il n’est d’ailleurs jamais représenté dans l’imagerie traditionnelle chinoise, tout comme il est fortement interdit de toucher les pieds des femmes, au contraire d’un bras ou d’un sein. Et, lors de la première nuit de noces, on raconte que les époux retiraient les bandages, ôtaient le petit chausson, et caressaient le pied. L’expression « se déchausser », qui dans l’Europe médiévale signifiait « s’abandonner à un homme », trouve ici une illustration.
Séduction et émancipation par les talons
Revenons aux Javotte d’aujourd’hui : elles n’hésitent pas non plus à malmener leurs pieds en chaussant des escarpins aux talons vertigineux. « On peut s’interroger sur ce qui porte les femmes à faire le choix d’une technique peu efficace, la marche en talons hauts, alors que leur quotidien actuel exige au contraire qu’elles se montrent de plus en plus actives »,  se demande l’ethnologue Catherine Tourre-Malen (1) .  Elle questionne le pouvoir séducteur conféré aux talons dans l’imaginaire collectif, dans l’art ou les médias.
Les talons agissent comme un artefact qui suffirait à transmettre féminité et sensualité. Ils sont à ce titre parfois dénoncés comme des outils de domination masculine, comme Simone de Beauvoir l’écrivait dans Le Deuxième Sexe en 1949 : « La Chinoise aux pieds bandés peut à peine marcher […], les hauts talons, les corsets, les paniers, les crinolines, étaient destinés moins à accentuer la cambrure du corps féminin qu’à en augmenter l’impotence. […] Paralysé par des vêtements incommodes et par les rites de la bienséance, c’est alors qu’il apparaît à l’homme comme sa chose. »
Car les chaussures à talons modifient la silhouette mais entravent également la démarche. Christian Louboutin, créateur français d’escarpins aussi haut perchés qu’onéreux, répond sans vergogne aux femmes qui disent que ses talons les empêchent de courir : « Je ne veux pas que les femmes trouvent mes chaussures confortables, je veux surtout que leur viennent à l’esprit les mots beau et sexy » (2).  Si bien que certaines d’entre elles s’injectent des antidouleurs ou du collagène dans les talons et les coussinets des orteils (3) pour supporter ces escarpins « beaux et sexy ».
Mais il arrive que l’on éprouve aussi un sentiment de pouvoir en enfilant des stilettos : « L’opportunité d’afficher à loisir une féminité reconquise et libérée », analyse Catherine Tourre-Malen, qui précise aussi que « les talons ne possèdent pas la dimension politique donnée à d’autres éléments de la garde-robe des femmes comme le pantalon, la jupe, ou encore le voile. » C’est ce qui fait tout le paradoxe des talons. Leur usage et leurs significations varient selon chaque femme, mais restent toujours dans les frontières des normes imposées de la féminité. Ce qui explique sûrement pourquoi la marche sur hauts talons, a priori handicapante, se perpétue…
Pourtant, nul doute que les représentations patriarcales et sexistes qui lui sont attachées peuvent être, elles, écrasées des deux pieds, avec ou sans talons aiguilles.
 
Manon Legrand AXELLE magazine
Illustration: Julie Joseph
 
1 Catherine Tourre-Malen, « Des chaussures, des talons et des femmes », Ethnologie française, 2011/4, vol. 41.
2 Christian Louboutin : “I don’t think of comfort when I’m designing a shoe”, Times, 23 juillet 2014 (« Je ne pense pas au confort lorsque je conçois une chaussure »).
3  L’injection de collagène dans les pieds pour faciliter la marche en talons hauts a même un nom inspiré de ce créateur : « Loub’ Job », littéralement « l’opération Loub’ », pour « Louboutin ». D’autres opérations esthétiques du pied visent à « rétrécir tous les orteils pour faire rentrer le pied dans des chaussures pointues » : un business très lucratif.

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