Articles récents Anne Galland : « Le statut d’intermittent-e est un statut qui t’échappe, c’est un système pervers »

 TEMOIGNAGE

Je me définis comme cinéaste, sans très bien savoir si c’est un art ou (et) un métier ? Réalisatrice de films documentaires, je suis d’abord une « filmeuse », c’est mon mode d’expression, ma façon de regarder le monde, d’entrer en contact avec les autres. J’approche de la soixantaine et cela fait plus de trente ans que je vis tant bien que mal avec ce statut d’intermittente du spectacle, et que je galère, joyeusement.

Jamais je ne l’ai pensé comme un statut privilégié, quoi qu’on en dise, mais aujourd’hui plus que jamais, je le trouve invivable et pervers.

Je suis venue à Paris au début des années 80 pour faire du cinéma. J’étais alors jeune infirmière psychiatrique dans le Doubs et je pensais à l’audiovisuel comme un outil pour mon métier mais je n’ai pas obtenu la disponibilité que je demandais pour me former, alors j’ai choisi de démissionner pour tenter le cinéma.

Après quelques errances, j’ai eu la chance d’entrer au CERIS, une école technique de l’image et du son. La vidéo, qui débutait, était au programme alors que l’école nationale de cinéma Louis Lumière ne reconnaissait encore que le film sur pellicule.

Le CERIS a été une porte ouverte à celles et ceux pour qui le monde du cinéma était inaccessible, beaucoup de personnes venant de province mais aussi des femmes. Nous étions nombreuses cette année-là. Nous fûmes en quelque sorte des pionnières.

Je me suis orientée vers l’image, la prise de vue, et diplôme en poche j’ai commencé à travailler comme assistante caméra, en fiction, surtout en 16 mm, ou cadreuse en vidéo, principalement pour la télévision. France 3 développait ses antennes régionales et, faute de technicien-n-e-s sur place, faisait appel à des intermittent-e-s parisien-ne-s, ouvrant ses postes aux femmes sans trop de discrimination.

Cameramane

Je me disais caméramane, avec un e pour féminiser le mot, et le « mane/passion » de mélomane…

Je n’ai pas choisi d’être intermittente du spectacle, c’était le statut inhérent à ma profession et c’était avant tout nos employeur-e-s qui en décidaient. Il fallait alors travailler 507 heures par an pour avoir droit à une année d’allocations chomâge, qui fonctionnait en fait comme un salaire d’appoint. Bien sûr il y avait des abus, ou des arrangements, souvent d’un commun accord entre salarié-e et employeur-e, mais pour ma part, je n’ai jamais trouvé ce système très confortable, ni très juste ou même social. Ce sont celles et ceux qui gagnent le plus qui touchent les allocations et ceux qui n’arrivent pas à faire leurs heures (ou à les faire déclarer !) n’ont droit à rien !

Sur les plateaux de tournage, l’équipe image : chef opérateur, cadreur, électros, machinos… est en général très masculine et très hiérarchisée. En tant que femme, j’ai été plutôt bien acceptée comme assistante caméra, (un poste dont seuls les initié-e-s reconnaissent la lourde responsabilité – en anglais par exemple, on parle de « focus puller » pour celle ou celui qui est en charge de la netteté des plans bien plus que d’assister le cadreur). C’était plus difficile de passer cheffe et d’avoir à mon tour un « assistant » à mes côtés, sans doute aussi à cause du manque de modèles et de confiance en moi.

Pendant une bonne dizaine d’années, j’ai beaucoup travaillé, enchaînant les tournages qui me faisaient voyager, dormant plus souvent à l’hôtel que chez moi, passant bien plus de temps dans ma sphère professionnelle que privée.

Intermittent-e

Intermittent-e du spectacle, on ne refuse pas une proposition de boulot, sinon on est remplacé-e et on sort du réseau. Impossible d’organiser sa vie, de s’engager dans une activité régulière… On ne tombe jamais malade non plus… On vit au présent, ne pouvant  faire de projection dans le futur.

Comme beaucoup de mes collègues femmes, je n’ai pas eu d’enfants. Comment élever des enfants lorsqu’il faut être disponible avant tout pour le boulot et que l’on t’appelle parfois à la dernière minute ?…

Passée la quarantaine, j’ai eu envie d’évoluer. Quand j’ai décidé que je ne serais plus assistante caméra, il y a eu un cap difficile où je me suis retrouvée sans travail…

Puis j’ai fait une formation professionnelle d’écriture de scénarios, une période de ma vie riche et passionnante. J’ai surtout découvert le cinéma documentaire, j’y ai trouvé ma voie. Les films documentaires sont des « fenêtres sur le monde », des passerelles pour aller vers l’autre, vers l’inconnu… J’ai aimé travailler comme cheffe opératrice sur les films des autres,… et je suis passée à la réalisation de mes propres films. Là, je me suis retrouvée dans une situation complètement paradoxale, travaillant de plus en plus et gagnant de moins en moins bien ma vie…

De quoi vivent les documentaristes ? C’est une des questions sur lesquelles nous réfléchissons à l’ADDOC, l’association des cinéastes documentaristes dont je fais partie. Les réponses ne sont guère réjouissantes. En tous cas, c’est très difficile de gagner sa vie en faisant des films, et sans le pôle emploi , la plupart des films d’auteur-e-s ne verraient pas le jour ! Mais c’est un cercle vicieux, c’est aussi de plus en plus difficile de rester dans le régime de l’intermittence du spectacle et donc d’avoir des allocations chômage.

En 2003, la réforme du régime d’assurance chômage a commencé à laminer les annexes 8 et 10 de l’audiovisuel et du spectacle vivant. il faut maintenant avoir travaillé 507 heures sur seulement 10 mois – ou 10 mois et demi, pour avoir droit à 8 mois de chômage et on n’a plus de date anniversaire. Qui peut encore s’en sortir dans un tel imbroglio ?

A cette époque, on était une trentaine d’intermittent-e-s sur le planning cadreurs de France Télévisions qui a été sommée de nous « défidéliser » ! Dix de mes collègues sont allé-e-s aux prud’hommes et ont finalement été tou-te-s intégré-e-s en CDI. Je n’ai pas fait cette démarche avec elles-eux car je m’étais lancée dans la réalisation d’un film documentaire dans une petite commune de Corrèze.

On peut donc dire que j’ai choisi de rester intermittente ? Non, je dirais plutôt que j’ai choisi d’aller au bout de mes projets, au risque de l’intermittence… de plus en plus précaire… avec une perspective de retraite de plus en plus éloignée…  Avec un sentiment de régression et d’injustice sociale.

Journalière

Et quand France Télévisions m’appelle parfois pour remplacer un absent au pied levé, j’ai l’impression d’être devenue une « journalière » comme à l’époque où les travailleuses et travailleurs louaient leur force de travail, chaque matin.  Pourtant, je continue à m’adapter et à évoluer avec mon temps. J’ai élargi ma pratique au multimédia et au champ du web.

J’enseigne à l’occasion et j’anime des ateliers documentaires, partageant mon expérience professionnelle avec des étudiants, des adultes, des enfants…

Je réalise des films de plus en plus diversifiés, inscrits dans une démarche artistique et citoyenne. Je ne suis pas isolée, je partage avec d’autres mes questions et mes idées au sein de collectifs ou d’associations. J’aime ma vie de cinéaste !

Le MEDEF voudrait supprimer notre statut, nous faire basculer dans le régime général, soi-disant pour faire des économies ?… Mais nos employeur-e-s seront autant touchés que nous le jour où nous aurons disparu ! Hollande avait promis de le préserver mais comme dans tous les domaines, sa politique socialiste libérale va à l’encontre de ses promesses.

Pour ma part, je pense que ce statut va être démantelé, il est voué à disparaître. Et je n’ai pas envie de le défendre encore, même si je suis toujours syndiquée à la CGT avec qui je me suis mobilisée depuis toujours.

Je pense qu’il faut une vraie réforme de fond qui remette à plat tout notre système social. Je rejoins les économistes utopistes qui prônent le droit à chacun-e d’avoir un revenu d’existence.  Je suis plutôt optimiste ! J’imagine un monde où toutes et tous auront accès à l’art, à la culture et à la création.

 

Anne Galland