Articles récents Au pays du mariage pour tous, 2/3 des lesbiennes n’osent pas montrer d’affection à leur partenaire en public (et tout le monde s’en contrefiche)

Le 8 mars dernier, SOS homophobie publiait une enquête sur la visibilité des lesbiennes en France et la lesbophobie. Quelques 7126 lesbiennes ont répondu aux questions de l’association de lutte contre les LGBTphobies. Les 84 pages du rapport viennent confirmer scientifiquement ce dont on se doutait : le rejet des lesbiennes est tenace, surtout envers celles qui osent s’afficher en public, qui ont plus de risques d’être discriminées. État des lieux.

 

 

« Faut absolument que j’te présente Françoise et Marie-Jo, elles sont lesbiennes aussi, je suis sur que vous allez vous entendre ». L’humoriste Océanerosemarie moquait dans son spectacle ces personnes qui dès qu’elles rencontrent une lesbienne sont toutes heureuses de pouvoir lui présenter d’autres lesbiennes. Une situation fréquente du fait de l’invisibilité relative des lesbiennes dans notre société, qu’il faut dénoncer et expliciter.

L’enquête de SOS homophobie portait sur des témoignages de femmes collectés en 2013 qui ont eu des relations physiques avec d’autres femmes : une grande majorité d’entre elles se disaient lesbiennes, mais d’autres se disaient bisexuelles ou pansexuelles

Être lesbienne, c’est être considérée à la fois comme femme et comme homosexuelle. Cela sonne comme une évidence, mais ces femmes occupent une place bien spécifique au sein des rapports sociaux de domination. Ces rapports de domination sont imbriqués, se croisent et se renforcent mutuellement: c’est le concept d’intersectionnalité (1).

Dans le cas des lesbiennes, on considère les rapports de genre et d’orientation sexuelle. Le système patriarcal hétéro-normé les exclut doublement. Qui penserait à aller agresser verbalement un couple d’amoureux hétérosexuels se bécotant sur un banc public ? Les couples lesbiens sont très souvent ramenés à cette norme hétérosexuelle hégémonique. C’est ce qu’on appelle la lesbophobie, la stigmatisation sociale à l’égard des lesbiennes ou des femmes considérées comme telles

Vous doutez du climat lesbophobe en France ? Considérons le cas d’Amélie Mauresmo. La tenniswoman fût une des premières figures publiques à faire son coming-out lesbien et elle le paie encore aujourd’hui, comme le montrent nombre de commentaires idiots et homophobes suite à l’annonce de sa grossesse. C’est à l’aune de ce climat social qu’il faut juger les résultats de cette enquête sur la visibilité des lesbiennes et la lesbophobie.

La lesbophobie, un phénomène spécifique et localisé

Si les lesbiennes ne se montrent pas dans les espaces publics et ne sont pas affichées dans le débat public, ce n’est pas par goût de vivre cachées. Dans le cas du débat sur le mariage pour tous où il semble qu’on n’ait abordé la question uniquement sous l’angle de la PMA et que les images du «premier mariage gay» concernaient des hommes. Il s’agit d’un comportement rationnel par rapport à la spécificité de la lesbophobie. Ainsi, 59% des répondantes disent avoir été confrontées à la lesbophobie ces 2 dernières années.

Les sociabilités des lesbiennes et leurs stratégies individuelles d’invisibilité s’analysent comme des réactions à des sanctions (anticipées ou subies) aux manifestations de lesbophobie dans l’espace public, le premier espace des actes et propos lesbophobes, à 45%. Elles subissent principalement des insultes à 74% et des moqueries à 47%. «Les lesbiennes se voient ainsi rappelées à la place qu’elles occupent dans l’ordre sexuel et l’ordre du genre : une place subordonnée en tant que lesbienne et en tant que femme», rappelle Natacha Chetcuti-Osorovitz, la sociologue qui a préfacé l’enquête.

Les lieux privilégiés de lesbophobie sont ensuite la famille à 14% et le travail à 11%. Dans leur famille, elles s’exposent principalement à l’incompréhension et au rejet : 41% de celles qui ont eu des problèmes avec leur famille ont rompu avec certain-e-s de leurs proches et 37% ont connu des épisodes dépressifs.

Au travail, elles font surtout face aux réactions de moqueries et d’incompréhension, et parmi celles qui ont subi la lesbophobie de leurs collègues, cela a eu des effets sur leur carrière à 27% ; 23% ont connu des épisodes dépressifs.

Par conséquent, les lesbiennes se replient sur des espaces privés ou sur des lieux considérés comme plus sûrs. Cela aboutit à une forme de culture underground, tenue à l’écart du reste de la société, vécue comme peu accueillante par les lesbiennes. Elles sont 66% à fréquenter des bars lesbiens, 63% à lire des magazines lesbiens. 52% d’entre elles appartiennent ou ont appartenu à une communauté lesbienne sur internet.

Dans ces différents lieux, elles vont surtout fréquenter des ami-e-s et d’autres lesbiennes, ce qui confine leur visibilité à des cercles fermés de proches. 65% des répondantes disent ainsi parler de leur orientation sexuelle avec tout-e-s leurs ami-e-s, contre seulement 26% qui disent en parler avec toute leur famille et 18% avec tout-e-s leurs collègues. On choisit ses amis, pas sa famille ou ses collègues.

Être une lesbienne visible ne devrait pas être une conduite à risques

Pour comprendre si les lesbiennes ont intérêt à être visibles ou pas, les autrices de l’enquête ont tenté d’articuler la question de la visibilité avec celle de la lesbophobie. Elles ont donc pris appui sur les principaux stéréotypes qui caractérisent la vision dominante que la société a des lesbiennes d’aujourd’hui, comme le fait d’avoir des cheveux courts ou de porter des vêtements unisexe.

Les autrices de l’enquête ont distingué plusieurs types de visibilité : par les gestes, par le look, par la parole et par les pratiques culturelles et associatives. Les répondantes ayant subi la lesbophobie semblent plus visibles en tant que lesbiennes que les autres.

Quand l’apparence d’une femme correspond à ces clichés que la société a des lesbiennes, c’est une forme de visibilité par le look, qui expose plus à la lesbophobie. La visibilité des lesbiennes se traduit logiquement peu en actes : 18 % des répondantes disent ne jamais manifester d’affection à leur partenaire en public. Seulement 25% disent tenir la main de leur partenaire en public et 21% embrassent leur partenaire en public.

La plupart indiquent que la décision de témoigner son affection dépend du contexte : on retrouve ici la dimension spatiale et sociale de la lesbophobie, avec des espaces considérés comme peu sûrs par les lesbiennes et quelques lieux marginaux, confinés et/ou fréquentés par des proches et/ou d’autres lesbiennes.

Toutes ces manifestations empêchent les lesbiennes de vivre ouvertement leur homosexualité et les oblige à vivre en fonction de cette contrainte due à la lesbophobie, ce qui a des conséquences sur leur psychologie à 63%, sur leur vie pratique à 30% et sur leur intégrité physique à 10%, autrement dit des agressions.

Cela conduit de nombreuses lesbiennes à mettre en place des stratégies afin de se rendre invisibles, en laissant le moins d’indices possibles sur leur orientation sexuelle et en disparaissant des espaces publics.

Rendre visible l’invisibilité des lesbiennes, des bies et des autres

L’invisibilité va de pair avec le silence : qui porte la parole des lesbiennes aujourd’hui ? Qui dénonce la lesbophobie ? Les femmes qui en sont elles-mêmes victimes le font très peu : moins de 10% des 3517 témoignages reçus en 2013 par SOS homophobie relataient des faits lesbophobes.

L’association ne recommande en aucun cas aux lesbiennes de se cacher. Au contraire, elle veut inciter celles-ci à militer. Seulement un quart des répondantes disent le faire. Cette enquête quantitative d’envergure devrait en tout cas contribuer à faire la lumière sur la spécificité de la lesbophobie.

Une seule solution : changer les mentalités, libérer les imaginaires et changer le regard de la société sur les femmes qui désirent d’autres femmes en bousculant les étiquettes.

Guillaume Hubert, 50-50 Magazine

Pour en savoir plus : télécharger le rapport complet ou télécharger la plaquette de synthèse des résultats .

1  Sexe/genre, sexualité, classe sociale, race sont les rapports de domination les plus couramment débattus en sciences sociales. Comme le rappelle A-C Husson sur son blog «Les approches sociologique et politique de la question des intersections sont donc étroitement liées. Elles permettent de comprendre la complexité et la diversité des rapports de pouvoir, qui ne s’organisent pas de manière unidimensionnelle mais selon des configurations variables qu’il faut prendre en compte»

Dessin à la Une :  illustration issue du rapport de SOS Homophobie par Aurélie Monfait, 2014.