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Deuxième partie d’une enquête sur les conséquences des conflits armés sur les conditions de vie des femmes en Colombie. Focus sur les groupes de femmes colombiennes, ces résistantes pacifiques qui œuvrent pour la paix.

Les femmes colombiennes contre la guerre

Dans toute l’Amérique latine, il est un symbole omniprésent de la résistance féminine : la mariposa, le papillon. A l’origine de ce symbole, les trois sœurs Mirabal, trois dominicaines engagées avec leurs maris contre l’effroyable dictature de Trujillo et baptisées par leur peuple «las mariposas» après avoir été sauvagement assassinées le 25 novembre 1960, une date elle aussi devenue symbole international de la violence contre les femmes. Ces papillons, avec leur beauté éphémère, leur envol léger et libre, je les ai retrouvés, partout où des Colombiennes agissent collectivement contre les violences de la guerre: décorant les murs d’une mairie située en zone de conflit armé, comme sur ceux d’un local de soutien aux déplacées et aux prisonnières politiques ; peints sur le visage des militantes de la Route pacifique des femmes; baptisant un groupe de femmes qui osent défier les Bacrim (= Bandes criminelles émergentes) pour tisser des réseaux de solidarité féminine dans les quartiers de Buenaventura.

Depuis les années 90, des militantes colombiennes sont effectivement en première ligne, à la fois pour donner à voir l’impact du conflit sur les femmes, pour apporter leur soutien aux victimes et pour en appeler à une paix négociée. A plusieurs reprises leur action s’est vue reconnue au travers de propositions de prix.

Il y a eu Piedad Cordoba, avocate afro-colombienne et sénatrice dans les années 2000, qui avait réussi des négociations avec les Farc pour la libération de douze otages et qui figurait avec Barak Obama parmi les favoris du Prix Nobel de la Paix 2009.

Il y a eu les Mariposas de Buenaventura à qui les gouvernements de Norvège et de Suisse ont attribué le Prix Nansen pour les réfugiés de 2014.

Et il y a eu la Ruta pacifica de las mujeres, destinataire en novembre dernier du Prix national colombien de Paix pour ses dix-huit années d’actions menées contre la violence de guerre.

Sur la Route pacifique des femmes

Il y a de nombreux groupes de femmes en Colombie, dont le combat pour leurs droits a été largement orienté par la situation de guerre interne du pays. Environ 300 de ces groupes, actifs dans neuf régions du pays, se sont réunis dans un collectif féministe et pacifiste appelé la Ruta pacifica de las mujeres. Un collectif qui depuis bientôt vingt ans accomplit la tâche de rendre visible les violences de guerre contre les femmes et de rechercher une paix négociée.

La Ruta a pris forme en 1996, lorsque des moines de Mutata, une zone de conflit proche de la frontière panaméenne, sont venus dire aux militantes féministes de leur région réunies à Medellin quels abus sexuels les paramilitaires faisaient subir à 90% des femmes de leur municipalité. « La route a surgi à point nommé » affirme Maria Teresa, féministe de Cali, « alors que la population était fatiguée de cette guerre de trente années dont la violence allait croissant. Elle était également de plus en plus consciente de ce que les femmes aussi assumaient la guerre, pendant que les hommes se battaient». Et ce qui s’est imposé aux militantes interpellées ce jour-là, c’est l’urgence d’organiser un voyage, una RUTA , pour aller dire aux hommes de respecter le corps des femmes et pour soutenir les femmes là où elles souffraient. Quarante bus sont donc venus de différents points de la Colombie, amenant jusqu’à Mutata deux mille femmes résolues à braver le danger des armes. avec la force de leur nombre.  A plusieurs reprises, ces femmes ont repris la route, pour d’autres lieux de conflit, à la rencontre d’autres femmes en souffrance de guerre, Constanza se souvient avec émotion : «Les femmes qui redoutaient de sortir de leur maison allumaient des bougies à leur fenêtre, ouvrant leur porte au passage de la ruta » .

La force de la Ruta est de réunir toutes ces femmes, celles des groupes militants mais aussi et surtout les victimes que le fait de participer à la Ruta aide à se reconstruire, pour dire et redire à la société colombienne, ensemble, inlassablement, les mêmes évidences: « Nous les femmes, nous ne mettons pas au monde des fils et des filles pour la guerre. Le corps des femmes n’est ni butin de guerre, ni territoire de violences »

Le journal El tiempo, présentant le 19 novembre dernier le prix de la paix décerné à la Ruta, résumait parfaitement son rôle en Colombie : «Pendant dix-huit ans et en dépit de la violence dont elles ont été victimes, ces femmes ont donné des leçons de résistance, de lutte, de constance et plus que tout ont été génératrices de propositions pour obtenir une paix négociée dans le pays.»

La résistance des afrocolombiennes de Buenaventura

Le prix décerné en fin d’année aux femmes de la route pacifique a amené une jeune journaliste sur leurs traces, début 2015 pour en réaliser un portrait approfondi. Je n’ai donc eu qu’à emboiter le pas à Camila pour multiplier les rencontres avec des femmes victimes et actrices, à Cali, à Palmira, à Yumbo et à Buenaventura.

Buenaventura, 300.000 habitant-e-s, dont 80% descendant-e-s d’esclaves amené-e-s dans les exploitations agricoles et minières de la zone côtière et 38% déplacé-e-s des campagnes vers la ville par la violence du conflit armé. Principal débouché des exportations colombiennes et enjeu du narcotrafic, Buenaventura est la proie de bandes criminelles (héritières des ex-paramilitaires) et des narcotraficants qui se disputent son territoire. Menaces, agressions sexuelles, assassinats, disparitions, maisons des quartiers utilisées pour dépecer les corps. Il suffit d’ouvrir la page web de la «Commission intereclesiale de justice et paix», constamment en page de garde pour y retrouver les horreurs commises à Buenaventura. Conséquence de cette violence urbaine : de nouveau un déplacement forcé pour la population noire et pauvre des quartiers du port. Or, il est question dans cette zone portuaire de projets d’aménagement à la mesure des espoirs de développement économique de cette unique ouverture colombienne sur le Pacifique. Ce qui fait dire à Luz Davy, qui compte treize disparus dans sa famille: «le thème des disparus n’est pas très clair ici. Est-ce que c’est vraiment le nacotrafic le problème ? Ou bien l’argent que certains espèrent retirer de la réalisation de grands projets ?»

Malgré le danger qu’elles encourent, des femmes s’obstinent à construire de la solidarité dans cet univers d’intense brutalité. En s’interdisant l’usage du téléphone et en ne communiquant que par bouche à oreille, d’amies en voisines, les 120 Mariposas volontaires de Buenaventura parviennent à contacter les femmes menacées, à les protéger, à les accompagner dans la dénonciation de violences, à leur transmettre au moyen d’ateliers une meilleure connaissance de leurs droits ainsi que des compétences pratiques utiles à leur survie.

Est-ce leur « culture du buen vivir», conservée malgré l’écroulement de leur ancien monde, qui donne aux femmes afrocolombiennes de la Route pacifique rencontrées à Buenaventaura une telle énergie solidaire ? Pour tenter de résoudre le problème de l’eau dans son quartier, Luz Davy s’est lancée en 1997 dans la formation d’un groupe de « Madres por la vida ». Leonila, avec ses cheveux blancs, se bat pour organiser les 1.200 «madres comunitarias» qui prennent en charge à leur domicile les enfants aux faibles ressources de leurs quartiers. « Les mères communautaires ont une expérience éducative. Elle peuvent protéger un peu les enfants contre l’impact des groupes armés.  Je veux créer un syndicat, même si ce n’est pas facile au milieu de cette violence. Je veux obtenir que les mères communautaires aient un contrat d’État, qu’elles soient reconnues comme des travailleuses, pas seulement des volontaires» explique-t-elle.  Ce que les femmes de Buenaventura ont brillamment obtenu le 24 février dernier, au bénéfice de leurs consœurs dans tout le pays.

Des collectes de données militantes…

Au-delà de leurs actions à forte portée symbolique, les groupes féministes de Colombie, par leur engagement résolu sur les territoires en proie au conflit armé, sont devenus une source incontournable d’informations précises sur les violences de guerre envers les femmes du pays. C’est le cas par exemple de la Corporacion Sisma Mujer, créée en 1998, donc au plus fort de la violence armée. Elle a mis en place un observatoire de l’impact spécifique du conflit sur les femmes. De 2002 à 2004, elle a engagé l’avocate Carolina Vergel (dont la thèse avait pour sujet la protection juridique des personnes déplacées par la violence) pour aller vérifier sur le terrain les cas de violence envers les femmes. «J’avais à chaque voyage besoin de mesures de sécurité pour me déplacer » se rappelle Carolina  « c’était émotionnellement très difficile. Mais ça a été pour moi une expérience incroyable de pouvoir trouver, dans un pays «classiste» comme la Colombie, une telle proximité avec des femmes socialement si différentes. Cela m’a rendue féministe ! » Cette collecte d’informations s’est faite et se poursuit toujours à SISMA Mujer autour de deux objectifs : faire des femmes violentées des actrices de leur destin, en leur donnant des outils juridiques et autres pour exiger leurs droits, pour avoir la capacité d’être des interlocutrices directes du gouvernement ; acquérir en tant qu’association de l’influence sur le travail institutionnel envers les victimes, pour y garantir une approche de genre. Un travail de terrain qui a fait de Sisma Mujer une référence pour les politiques publiques quant aux mesures de justice à prendre à l’égard des femmes violentées.

Second exemple de recherche-action : la Comision de verdad y memoria. A partir de son réseau associatif au travers de tout le pays, la Ruta pacifica de las mujeres a entrepris et mené à bien, entre 2011 et 2013, la collecte de témoignages de femmes victimes du conflit armé. 1200 victimes interrogées par des centaines de volontaires, qui les ont écoutées, avec toute leur empathie de femmes concernées, pour savoir exactement ce qui leur était arrivé, qui étaient les responsables des violences subies et de quelle manière elles les avaient affectées. Avec un double résultat : deux volumes intitulés «La vérité des femmes» qui restituent la parole, y compris la plus intime, des femmes violentées ainsi qu’une participation de nombre de ces victimes aux rencontres de la Ruta qui les aident à se reconstruire, à se défendre et à  donner la niaque à toutes les autres pour qu’elles réagissent. »

à suivre…

Annette Vazel 50-50 magazine

Image à la Une : les Mariposas de Buenaventura