Articles récents La capacité de s’aimer, ouvrage posthume de la psy de Charlie Hebdo

Chronique de La Capacité de s’aimer, l’ouvrage posthume de la psychanalyste Elsa Cayat, chroniqueuse bimensuelle de Charlie Hebdo, qui fait partie des douze victimes de l’attaque du 7 janvier. Son essai invite à repenser l’élaboration des lois humaines qui nous amènent à faire société, en explorant la question de la filiation et de l’amour.

Si aujourd’hui les mots d’Elsa Cayat résonnent en nous aussi fortement, c’est que pour elle la psychanalyse avait le pouvoir de sauver des vies en permettant aux individus d’en démonter certains ressorts inconscients qui paralysent ou qui empêchent de vivre. C’est ce qu’elle s’est employée à faire avec humanité et intelligence tout au long de la sienne, jusqu’au 7 janvier dernier où la violence barbare s’est imposée au pouvoir libérateur des mots.

Dans cet essai publié à titre posthume, Elsa Cayat, psychiatre et psychanalyste, nous propose une réflexion sur la filiation, inspirée par les déchaînements de haine qui ont émergé avec la manif pour tous autour du mariage homosexuel.

On ne nait pas parents, on le devient

Contrairement aux idées reçues, la parentalité ne va pas de soi. « On ne naît pas parents, on le devient. On n’aime pas ses enfants a priori, on n’aime pas ses parents a priori, on construit une relation qui donne à chacun la possibilité d’aimer l’autre et de s’aimer soi-même. » De nombreux écrans obstruent le chemin de cette construction, comme aujourd’hui l’injonction de croire en la génétique, protégée par le droit, et comme le refus de considérer que d’autres formes de familles peuvent se construire à côté de la cellule familiale hétérosexuelle, encore considérée comme la norme dans les pays occidentaux.

Ce refus d’interroger la norme évite de poser la question qui terrorise chacun-e : celle de l’amour, de la difficulté humaine d’aimer et d’abord de s’aimer. Cette question de l’amour est d’abord la question de soi et renvoie chacun à son histoire familiale personnelle. La façon dont on a été aimé, ou pas, dans son enfance, parfois en reconduction de schémas familiaux douloureux et non mis à jour, induira la possibilité pour chacun-e de s’aimer et de construire ensuite une relation d’amour avec un enfant en devenant parent. Pour prendre conscience de ce qui s’est joué dans sa propre enfance afin de ne pas reproduire certains mécanismes hérités générations après générations (l’abus, la violence, la souffrance… traduits dans les faits par une absence d’amour), il faut mesurer que ce qui se joue et se construit dans la filiation n’a rien de « naturel » mais se noue différemment dans chaque relation qui s’élabore. C’est la façon dont chaque société idéalise le mariage et exalte la filiation qui en résulte qui la conduit à écrire le droit y afférant et à construire des modèles et comportements normatifs. Le mariage est une institution dont l’importance a longtemps conduit à stigmatiser les naissances et les enfants illégitimes. Ce droit est l’écho de la pensée dominante, remise en question par les techniques de procréation médicalement assistée (comme elle l’avait été par la légalisation de l’IVG), qui permettent en théorie et en pratique l’élaboration de nouveaux types de familles en ouvrant la procréation à des personnes qui en étaient privées par leur constitution biologique ou leur orientation sexuelle. La trame souterraine du droit de la filiation étant prisonnière du lien du sang, aujourd’hui revisité par la génétique, cela permet de maintenir le fantasme d’un lien d’amour absolu en l’ancrant dans le corps. Ce qui du même coup frappe l’amour de fatalité.

Elsa Cayat analyse subtilement les illusions dont il nous faut nous défaire afin de questionner les fondements de la filiation (et de l’amour) en évitant les préjugés qui faussent nos raisonnements et empoisonnent trop souvent les relations familiales et amoureuses.

le droit, la technique et la morale

Les nouveaux savoirs sur le réel que produit sans cesse la science « sont exploités par la technique qui peut être utilisée pour détruire l’homme ou pour améliorer sa vie. » La technique permet une maîtrise toujours plus grande sur le monde qui nous entoure et sur ses habitant-e-s, « et si la dérégulation est professée pour les capitaux et les marchandises qui doivent pouvoir circuler librement, pour le corps des hommes (a fortiori celui des femmes), ce sont les barbelés et les interdits qui prévalent. » Le droit, toujours historiquement et territorialement situé, ne devrait corriger que les abus produits par ces techniques, or il a tendance à anticiper et contrecarrer a priori les évolutions des mœurs qu’elles permettent en portant un jugement moral normatif défavorable aux comportements nouveaux.

Cet essai brillant nous permet de repenser l’élaboration des lois humaines qui nous amènent à faire société, au travers de la question de la filiation et de l’amour qui nous construit d’abord (et de la haine qui est l’envers de l’amour). Dans un deuxième temps, Elsa Cayat aborde les questions du déterminisme, de l’être et de l’avoir, de la responsabilité qui déconstruit la fatalité du déterminisme en permettant de penser librement l’espace de la démocratie. Elle nous rappelle que « la science et la technologie sont des instruments de savoir. Mais aussi d’obscurantisme si on ne les réfléchit pas. (…) Aujourd’hui, c’est la technique qui prend le relais de la religion. Le propre de la démarche technique est d’être une démarche désubjectivée, automatique, qui se contente de faire, et donc de suivre à la lettre un savoir, un chemin tout tracé.(…) Ce qui est concerné, ce sont toutes les technosciences, toutes les techniques érigées en formes de pouvoir (littéralement les technocraties), qui figent la pensée, qui mette du « statique » là où il faudrait faire un trajet… (…) Dans tous les champs (je parle aussi de la politique, de l’économie, de l’administration), la réification guette. Car réfléchir et remettre en cause est plus difficile que tout. »

C’est à cela qu’Elsa nous invite, réfléchir et remettre en cause, pour être, rester, devenir actrices et acteurs de nos vies dont les aspects « privés » sont indissociables de leur part sociale et politique.

 

Marie Lévêque, 50-50 Magazine

Elsa Cayat : La capacité de s’aimer. Editions Payot