Articles récents Conversation avec une Femen : « Marine, si pour toi nous sommes un cauchemar, c’est parfait ! » 2/2

Pauline Hillier est écrivaine et activiste chez les Femen depuis fin 2012. Elle a notamment été une des plumes du manifeste des Femen et a pris part à de nombreuses actions spectaculaires. Nous l’avons questionnée sur l’idéologie des Femen contenue dans ce manifeste.

 

Vous écrivez que «la nudité a toujours été une technique de contestation universelle.»

En fait, c’est un mode d’action que l’on retrouve dans beaucoup de pays et à différentes époques dans des mobilisations de femmes. Par exemple au Japon, dans des pays d’Afrique, aux États-Unis, en Suisse au moment du MLF…

Il y a aussi de manière contemporaine d’autres mouvements de femmes qui utilisent le sein nu, en Afrique, pour effrayer les hommes.

Également les femmes de la Ruta Pacifica en Colombie…

Oui, nous n’avons pas inventé la nudité politique, cette d’affirmation pour reprendre possession de notre corps. C’est presque un désir viscéral.

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Par contre, vous avez inventé le fait d’avoir des inscriptions sur vos poitrines.

En 2009, au début des Femens, nous n’étions pas seins nus. Nous portions un t-shirt. Un jour, l’une d’entre nous l’a enlevé de manière spontanée. Elles ont ensuite décidé de manifester comme ça. Elles écrivaient dans leur dos ou bien avaient des pancartes au-dessus d’elles, mais elles se sont rendues compte que les photographes coupaient les photos pour ne garder que leurs seins. Pour les forcer à photographier le message, elles ont eu l’idée d’écrire sur leurs corps.

Au fil du temps, c’est devenu une règle: interdiction de se faire prendre en photo sans avoir d’inscription. C’est nous qui avons choisi cette esthétique et elle a fait des petits, puisqu’elle a été reprise par les homens, même si c’est pour défendre une mauvaise idéologie. Les homens sont des catholiques intégristes alliés à la Manif pour Tous. La différence avec nous, c’est qu’eux n’assument pas: ils manifestaient visage caché.

C’est aussi vous qui avez inventé la notion de « sextrémisme »…

Oui, c’est au départ une formule humoristique, un peu provocante inventée en réponse aux extrémismes violents. Le sextrémisme signifie que notre nudité est une stratégie guerrière pour les droits des femmes, contre l’industrie du sexe et contre le patriarcat.

Je rappelle que nous sommes un mouvement pacifiste: il est interdit pour nos membres de porter des coups même si on en reçoit.

Le sextrémisme comprend cette technique du topless et les actions coup de poing: quand on s’infiltre dans le Sénat, quand on se jette sur la voiture de DSK, c’est du sextrémisme. Aller costumées devant une ambassade, faire des défilés ou des marches comme le 8 mars, ce n’est pas du sextrémisme.

Vous dites dans votre manifeste que vous aviez vu venir ce qui allait se passer en Ukraine. Qu’est ce que vous pensez de la situation actuelle  ?

Nos membres ukrainiennes avaient senti venir le conflit russo-ukrainien qui était latent depuis des années. Cela fait un moment qu’elles dénoncent le système ukrainien, dictatorial et corrompu, les alliances avec Poutine. Elles avaient fait des actions aussi en Biélorussie, autre pays allié de cette oligarchie de l’est.

On s’implique comme on peut. Quand des gens meurent à Maïdan sous les balles, ce n’est peut-être plus le moment de lancer une alerte en se jetant seins nus dans la foule. On mesure la gravité de la situation de ce pays qui est à feu et à sang.

À la veille de l’invasion de la Crimée par Poutine, Femen était allée faire une action en Crimée pendant une manifestation pro-russe. Malheureusement, cette situation terrible ne concerne pas que l’Ukraine. Poutine est dans une stratégie d’invasion. Son objectif est de refaire le bloc URSS et d’imposer l’église orthodoxe avec lui. Le partenaire de Poutine en Ukraine, c’est le patriarche orthodoxe.

Justement, les religions. Avez-vous une position sur le voile ?

Très ferme: nous sommes complètement contre le port de tous les voiles. On nous dit que les femmes en France choisiraient de le porter. Nous sommes universalistes et nous intéressons donc toujours aux questions dans leur globalité. Tant que le voile sera un objet imposé à des femmes contre leur volonté, on ne pourra pas tolérer d’entendre des propos comme ceux d’Edwy Plenel : «on choisit de porter le voile comme on choisit de porter une boucle d’oreille». J’avais envie de lui dire mais allez-y, passez la journée en burqa ! Nous en avons fait l’expérience. Ce n’est pas un vêtement mais un objet de honte et d’oppression, utilisé pour cacher les femmes et qui est extrêmement incommode. J’ai vu à Nice par trente degrés des femmes se baigner en burqa. Cela nous terrifie, comme les fillettes qui portent un voile à Paris.

Je pense aussi qu’il y a du communautarisme en France puisque des gens éprouvent le besoin de montrer qu’ils appartiennent à une communauté et d’avoir des signes extérieurs de religion. Mais au même titre que le voile, on est aussi contre le port de la kippa dans la rue. Pour nous, il ne faut pas afficher sa religion dans les rues de la République et surtout pas dans les écoles. La loi devrait interdire à un mineur de porter des objets religieux, puisqu’il n’est pas en mesure de faire ses propres choix.

Le voile a de toute façon été imposé par ceux qui ont créé cette religion, à savoir des hommes.

Que répondez-vous à cette journaliste américaine qui rêve de présenter le journal télévisé avec un voile ?

Eh bien non, désolée mais je trouve que sur la télévision publique cela devrait être interdit. La religion relève du domaine du personnel. On ne peut pas interdire aux gens d’avoir une spiritualité, d’ailleurs parmi les Femen certaines ont la foi. Certaines sont superstitieuses ou spirituelles .

La foi doit rester privée. Quand la religion se substitue à l’éducation, à la politique, à la morale, à la raison et aux lois, c’est trop. Cela occasionne des dérives.

Concrètement, un groupe de personnes décide de règles à adopter et tente de les imposer à l’ensemble de la société. Par exemple, les musulmans décident entre eux qu’il est interdit de dessiner le prophète. C’est comme si nous les Femens on voulait imposer à l’ensemble de la société nos règles.

«La où commence la religion s’arrête le féminisme», vous l’écrivez noir sur blanc. Vous dites aussi que Femen est la pandémie du patriarcat. Vous voyez votre mouvement comme une sorte de virus ?

Nous disons cela pour nous amuser. Nous voulons gangrener le système patriarcal. Nous sommes sans doute l’aversion parfaite du patriarcat: une femme qui reprend possession de son corps, mais qui utilise sa nudité contre la puissance masculine, c’est le cauchemar du patriarcat et du fascisme ! Marine Le Pen nous a qualifiées après le 1er mai de «harpies obscènes.» Pour elle, nous sommes une figure cauchemardesque et insupportable. Marine, si pour toi nous sommes un cauchemar, c’est parfait ! Et puis tu sais, c’est réciproque. Une femme qui sort de la place qu’on lui a assignée depuis des millénaires, ça les irrite trop. D’où les réactions violentes du service d’ordre du FN, les menaces de mort que l’on reçoit.

D’une certaine manière, les femmes sont aussi coupables de ça. Nous les femmes, nous aurions dû nous réveiller il y a bien plus longtemps. Nous avons été des esclaves consentantes. Vous savez, c’est comme cette belle phrase, «ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux.» Heureusement, il n’est jamais trop tard pour se rebeller.

De quels mouvements féministes historiques les Femens se réclament-elles ?

Nous adorons les suffragettes, qui étaient les sextrémistes de leur époque. Elles avaient ce côté activiste et rebelle qui allaient au bout de leurs idées. Elles avaient des démêlés avec la police, elles faisaient des grèves de la faim en prison…

Pour nous le MLF reste le mouvement qui a le plus marqué le féminisme en France.

Vous soulignez aussi dans votre manifeste que Femen démasque les dictatures et les fausses démocraties. Cela veut donc dire qu’il y aurait de «vraies démocraties»?

Nous nous voyons comme un test pour les démocraties. Nous allons dans un pays qui se dit démocratique ou égalitaire, en fonction des réactions que nous suscitons et nous voyons alors si le système égalitaire et démocratique est réellement en place.

Par exemple, la France se dit démocratique et contre les discriminations, pourtant la loi nous condamne encore pour exhibition sexuelle. C’est-à-dire que les intermittents du spectacle qui apparaissent entièrement nus devant Fleur Pellerin pendant les Molières ne sont pas inquiétés mais nos activistes qui apparaissent seins nus avec un message politique sont condamnées. Il y en a une qui a pris trois mois de prison avec sursis, elle est fichée au registre des délinquant-e-s sexuel-le-s ! En France, la loi est donc différente pour les hommes et pour les femmes. C’est une discrimination très grave.

Abattre ce double standard sur la nudité, c’est un de vos objectifs ?

Nous préparons avec une alliée députée et nos avocat-e-s une proposition de loi sur le sujet. Nous appelons d’ailleurs toutes les associations à signer avec nous. Surtout que les femmes seins nus ne sont condamnées que quand elles utilisent leur nudité à des fins politiques. Pour tout le reste, la plage, les films, pour vendre à la télévision, cette nudité ne semble poser aucun problème. Quand ces messieurs exhibent leur sexe, ils ne sont pas inquiétés. Ça pourrait paraître anecdotique mais c’est fondamental.

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Vous parlez de la pornographie mainstream. Il y aurait donc une pornographie alternative ?

Oui et d’ailleurs cette pornographie est souvent faite par des femmes. Les réalisatrices en question disent qu’elles tournent du porno et pas de l’érotisme. Elles diront que ce porno est indépendant ou alternatif. C’est pas parce que nous sommes contre des pratiques violentes et contre la culture du viol que nous sommes des puribondes. Il faut voir les conditions de travail dans l’industrie du porno. Souvent, elles sont jeunes, manipulées et ont rarement fait le choix de devenir actrice porno. Nous sommes pour le sexe où les gens s’éclatent, pour l’érotisme. Une partie du manifeste porte sur ces nouvelles sexualités à inventer. J’ai été voir sur Youporn : les femmes se font frapper, elles ne sont pas consentantes. Ce qui nous dérange, c’est que l’éducation sexuelle de notre jeunesse se fasse sur ces films. Il paraît que c’est très érotique de voir la femme pleurer ou se faire étrangler pendant l’acte…

Vous parlez en filigrane dans votre manifeste de l’importance de garantir l’indépendance économique de chacun-e et de l’accès au travail. Est-ce que Femen a une vision de l’économie et du capitalisme, voire du socialisme ?

Nous sommes plutôt dans des positions anticapitalistes car le capitalisme est très lié au patriarcat et à l’oligarchie. Nous avons fait trois fois des actions au forum de Davos pour aller faire entendre la parole des femmes auprès de ces hommes décideurs économiques qui prétendent discuter de la pauvreté dans le monde qui est à 60% féminine, sans une femme. Nous sommes bien sûr outrées par les freins à l’ascension des femmes dans le monde du travail, par la précarité féminine, les temps partiels subis, mais ça n’est pas l’essentiel de ce que font les Femens. Pour que les femmes sortent de la pauvreté, il faut qu’elles sortent de leur situation d’oppression. Les deux vont ensemble. Notre idéologie est plus sociale qu’économique. Mais nous ne sommes pas non plus socialistes. Certaines d’entre nous ont des utopies socialistes ou marxistes. Chacune de nos membres a ses influences politiques.

Il est certain que nous sommes plus proches de ce qu’on appelle la gauche que de la droite, puisque l’idéologie d’extrême-droite est la plus éloignée de la nôtre. Ce sont les gens d’extrême-droite qui nous détestent le plus. Mais Femen reste un mouvement apolitique et indépendant.

Propos recueillis par Guillaume Hubert, 50-50 Magazine

Photos : Jacob Khrist