Articles récents Bernard : un policier à l’écoute des femmes

A la suite d’une affaire de violences conjugales graves, une jeune femme a déposé plainte à son commissariat en 2012. Bernard, jeune policier en charge du traitement de ces violences dans ce commissariat, s’est montré particulièrement impliqué. Il a suivi et traité la procédure et depuis 2012 il se tient au courant de l’évolution de l’affaire. Échanges avec ce policier pas comme les autres.

Comment avez-vous été formé ?

Nous avons une formation sur le tas par des collègues, ensuite une formation continue par modules «violences conjugales et familiales» qui nous apprend à traiter les violences physiques et psychologiques et leurs retentissements sur les victimes. Nous sommes également en contact avec des associations et différents partenaires sociaux: l’aide sociale à l’enfance, les centres d’action sociale, etc…

J’ai en tête l’exemple d’une association bénévole qui peut loger les femmes et leurs enfants de façon sécurisée, son adresse est cachée bien évidemment.

L’homme violent peut être présenté au procureur s’il est placé en garde à vue et selon la gravité des faits. Le procureur peut décider d’une mesure d’éloignement de cet homme. Malheureusement souvent la femme reprend le mari, quand il y a des enfants et en raison de problèmes de logement, ou d’argent. 

Quand on reçoit une personne, on ne la juge pas. On sait combien il est difficile de faire la démarche de se présenter au commissariat surtout si la femme est face à un policier homme. 

Comment ça se passe quand une femme vient porter plainte dans votre commissariat ?

Faire une procédure pour faire une procédure, ça n’a pas d’intérêt, il faut prouver les éléments. Demain on me dit : «je suis victime de violences conjugales», il va falloir que je développe. Il faut poser les éléments pour que d’un point de vue justice la plainte soit traitée, les violences prouvées. Parce que sinon la procédure peut être classée et il y a un non-lieu.

Ce qui est dommage, c’est que souvent quand il y a un non-lieu, la victime n’est pas reconnue au sens de victime et a du mal à se reconstruire ensuite. C’est pour cela qu’il faut bien poser les éléments. Les plaintes de victimes de violences conjugales ne vont pas prendre une demi-heure, trois quarts d’heure comme une plainte de vol par exemple, mais une heure et demi, deux heures, trois heures ou plus. Il faut entrer dans les détails, la nature des coups, comment s’est arrivé et pourquoi la femme continue cette relation, etc. Une mauvaise décision d’un service de police peut avoir des répercussions sur la famille.

Avez-vous la possibilité de suivre les femmes ?

Quand la femme sort du commissariat, on s’assure qu’elle ne soit pas lâchée dans la nature.

En novembre 2014, il y a eu une mise à jour par Christiane Taubira, Bernard Cazeneuve, Marisol Touraine et Pascale Boistard au sujet des mains courantes. Les violences familiales sont signalées au procureur et il y a un suivi psychologique possible si la femme le souhaite. Et si les violences sont très poussées, on peut se saisir nous-mêmes et entamer une procédure.

Si le couple vit séparément, c’est différent parce qu’on a le temps réagir: il y a la mesure d’éloignement ou on propose le téléphone de femme en très grand danger. Dans mon commissariat, on a trois téléphones et en ce moment un de ces téléphones a été donné à une femme qui recevait des menaces de mort de son ex-mari.

S’il se passe quelque chose de grave et sans intervention de notre part, c’est à nous qu’on demandera des comptes.

Quand vous faites un dossier pour violences conjugales, il faut savoir qu’on a l’obligation de faire une enquête de voisinage. A notre question : «étiez-vous au courant ?» La plupart du temps la réponse est: «ce ne sont pas nos affaires.» Seules 20 à 30 % des personnes approchées acceptent de témoigner.

Le problème c’est que la cellule en charge des violences familiales ne se déplace qu’en journée. Mais, la nuit les femmes peuvent appeler la permanence judiciaire qui est aussi habilitée que nous. Question délais d’intervention, ils sont aussi rapides que nous.

Votre milieu n’est-il pas misogyne ?

Oui, dans le milieu de la police, on a quand même un coté misogyne. Il y a du progrès à faire chez nous, c’est plutôt la vieille école. Les anciens sont rentrés dans un milieu d’hommes où les femmes n’avaient pas leur place. Le problème c’est que nous les hommes, nous avons tendance à ne pas écouter suffisamment, c’est un problème d’éducation.

Moi, j’aime beaucoup travailler avec des femmes. Dans les bureaux, j’aime travailler en binôme avec une femme. L’idéal dans la police c’est quand on a une femme par équipage. Pour apaiser les tensions.

Quand les femmes victimes arrivent au commissariat elles disent « ah ! Vous êtes une homme ! » Il faut prendre le temps de discuter et alors elles disent qu’elles ne sont pas si mal accompagnées.

Vous prenez donc en compte les violences psychologiques ?

Oui et j’observe qu’il y a un travail de fond à faire sur les violences psychologiques. Par exemple, récemment j’ai relu une plainte concernant un mari qui avait détruit un ordinateur. Je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose derrière. J’ai re-convoqué la victime et je lui ai demandé ce qui se passait. J’ai compris alors qu’on était vraiment en présence de violences psychologiques.

Il y a aussi le problème du viol conjugal, un peu compliqué à traiter: il faut le prouver d’un point de vue pénal. Parfois pour un viol, la P.J. estime que ça peut être traité par nous, au commissariat, en prétextant que cela relève du conjugal.

Et traitez-vous les problèmes économiques ?

Quand on fait une audition de victimes on parle de beaucoup de choses, de la famille, des enfants vivant à domicile, on demande qui paye le loyer, à qui appartient le bail. Le bail est rarement au nom des deux, nous demandons alors pourquoi madame n’est pas sur le bail. Nous questionnons sur les ressources du couple: les revenus et les aides, car le procureur pose la question.

Le problème financier est assez récurrent. Nous orientons les femmes vers l’assistante sociale si elles n’ont pas de revenus.

Les femmes des catégories sociales supérieures ont plus de mal à venir au commissariat. Elles reviennent 3 ou 4 fois avant de faire des déclarations sur main courante ou plainte. Le policier laisse un numéro de téléphone en disant qu’elles peuvent appeler quand elles sont prêtes. On leur propose de rencontrer la psychologue du service en leur disant qu’elles peuvent prendre le temps qu’il leur faut.

Que pensez-vous des grimpeurs de grue, « les masculinistes » qui se sont fait retirer leur droit de garde ?

Il y a sûrement des papas qui ne méritaient pas qu’on leur retire leur droit de garde, et d’autres si, certainement. L’enjeu avec les enfants c’est … comment atteindre l’autre, comment lui faire mal quand on est séparé ? Le moyen le plus « simple » quand on n’a plus de relation avec l’autre, le seul moyen de l’atteindre vraiment, c’est à travers les enfants. Cela touche au cœur directement.

Quand on fait une procédure sur un père lors d’une garde à vue, il a le droit de voir un médecin. Mais s’il refuse de le voir, nous, on peut l’envoyer d’office chez le médecin. Si on estime qu’il y a un risque, on l’envoie passer un examen de comportement qui détermine si monsieur a toute sa tête et s’il n’est pas dangereux pour lui-même ou sa famille. 

Est-ce que ce travail a changé votre vision de l’égalité femmes/hommes ?

Non il n’a pas changé ma vision, je pense que chaque femme à sa place dans la société, quel que soit son travail.

Propos recueillis par Brigitte Slama et Caroline Flepp 50-50 magazine