Articles récents Pascale Boistard : « la première priorité, c’est la lutte contre toutes les violences »

Le 8 février, nous avions rendez-vous avec Pascale Boistard dans son bureau, avenue Duquesne, pour évoquer son bilan et ses perspectives après un an et demi à la tête du secrétariat d’État aux Droits des Femmes. Désormais secrétaire d’État chargée des personnes âgées et de l’autonomie depuis le remaniement du 11 février, nous publions donc la dernière interview de Pascale Boistard en tant que secrétaire d’État aux droits des femmes.

Quels sont les points forts de votre action depuis un an et demi ?

La première priorité, c’est la lutte contre toutes les violences. Nous avons renforcé le 3919 (Violences Femmes Info, n°anonyme et gratuit) en le rendant plus visible. Entre 2013 et 2015, le nombre d’appels a doublé.

Depuis le 25 novembre 2014, nous avons signé des conventions avec le ministère de la Justice et de l’Intérieur dans 80 départements. Ces conventions permettent la mise en place d’un accueil spécifique des femmes victimes de violences dans les commissariats et les gendarmeries par une assistante sociale ou une association spécialisée. Cela permet une prise en charge immédiate des victimes. Le dépôt d’une simple main courante entraînera la convocation systématique de l’auteur des violences.

Nous avons aussi fait progresser l’objectif présidentiel de 1600 places supplémentaires en hébergement d’urgence. On est déjà aux deux tiers de réalisées, nous devons continuer pour atteindre l’objectif à l’horizon 2017. On a souhaité aller au-delà, puisque l’hébergement d’urgence ne peut être qu’un état temporaire, dont la durée dépend de chaque situation. Nous travaillons avec le ministère du Logement sur « l’après ». Après l’urgence, tout dépend du bailleur social ou privé. Il faut que les victimes de violences puissent sortir le plus vite possible de l’hébergement d’urgence avec une solution durable. Sur la loi égalité et citoyenneté, qui va avoir un volet logement, j’ai souhaité introduire un pourcentage de logements qui seraient réservés à des femmes victimes de tous types de violences.

Fin décembre 2014, nous avons généralisé le téléphone grave danger. La mise en œuvre a nécessité du temps: il a fallu faire une circulaire et une brochure pédagogique pour faire connaître le dispositif aux procureurs de la République qui doivent les attribuer. Il fallait aussi convaincre les départements qui doivent choisir une association qui est le point d’écoute et de suivi des victimes qui sont destinataires de ce téléphone. La question est maintenant, en plein débat budgétaire, de savoir si les conventions signées vont être financées par les départements passés à droite. Moi, je finance le téléphone ce qui représente une grosse part du coût, mais est-ce que les départements vont respecter leur engagement ? Il s’agit de vies menacées. La responsabilité politique est extrêmement importante sur cet enjeu majeur.

Nous avons également intégré une nouvelle dimension dans ce plan contre les violences : le harcèlement et les violences dans les transports, une question jusqu’ici taboue. C’est un désagrément que les femmes intégraient au quotidien. On a souhaité co-construire ce plan contre avec les associations, le ministère de l’Intérieur, celui des Transports et les sociétés de transports. J’étais ce matin avec un groupe d’utilisatrices de la gare de Dourdan pour une marche participative. Ces marches, à la charge des transporteurs, font partie du plan. Elles permettent d’identifier des « angles morts ». Il suffit souvent d’un miroir dans un tunnel souterrain pour améliorer la visibilité d’un parcours. Au-delà des dispositifs d’alerte, des forces de l’ordre et de sécurité des transporteurs, comment crée-t-on un environnement moins anxiogène ? Comment faciliter l’accès à une borne d’alarme, à l’éclairage, etc ?

La SNCF s’est engagée avec 72 villes dans l’organisation de telles marches. J’ai interpellé les préfectures et les collectivités pour mobiliser. La campagne sur le harcèlement dans les transports a été massivement relayée en affichage et sur les réseaux sociaux. Les Français-e-s interrogé-e-s ont souligné la pertinence de la campagne, qui a été la plus partagée sur Facebook depuis que le gouvernement y est présent. Dans la loi transports devraient figurer l’évaluation de ces dispositifs et la formation des personnel-le-s. On a cette volonté d’agir sur le quotidien, dans le concret. La ville de Nantes expérimente l’arrêt à la demande des bus de nuit.

On pourrait, sur cette question des violences parler longuement d’autres sujets : la lutte contre les mariages forcés, contre l’excision, et bien entendu la proposition de loi de lutte contre le système prostitutionnel.

Où en est le parcours législatif mouvementé de cette proposition de loi de lutte contre le système prostitutionnel ?

En un an, j’ai réussi à faire passer trois lectures de ce texte qui à mon arrivée était enkysté au Sénat depuis 8 mois. Avec des débats et des prises de positions parfois surprenantes !

Certains parlementaires (NDLR : la ministre parle ici de parlementaires EELV) confondaient sciemment prostitution et pornographie et disaient que la loi ne prévoyait pas de volet sanitaire et social, ce qui est totalement faux. C’est même un volet qui a été renforcé par le Sénat en deuxième lecture. On pourrait écrire un livre sur les coulisses de cette loi (rires). Une fois la loi votée, il y aura un gros travail de mise en œuvre. Nous étions le seul ministère à abonder le fonds de lutte contre la traite des êtres humains avec plus de 2 millions d’euros, celui-ci a doublé à plus de 4 millions d’euros. Cela représente 10% du tout petit budget du Droit des Femmes. Nous travaillons déjà avec des associations de terrain qui ont mis en place des médiatrices/médiateurs.

Allez-vous légiférer sur la publicité sexiste comme vous l’aviez annoncé dans vos vœux ?

Il n’y a pas la place dans le calendrier parlementaire pour une loi spéciale contre les pubs sexistes. C’est un gros chantier à mettre en œuvre, on va essayer de voir comment faire avancer la question, avec ou sans les professionnel-le-s de la publicité. En matière de revenge porn, il n’y avait aucune règle, mais nous avons pu introduire des éléments dans la loi numérique en lien avec les parlementaires.

Ma méthode, c’est toujours de co-construire avec le ministère de la Culture et les professionnel-le-s. Au-delà du juridique, je veux que les gens soient convaincu-e-s pour participer à notre action. La méthode est choisie, on l’a déjà éprouvée sur les transports. Je ne vois pas comment les publicitaires, si créatifs et ouverts sur le monde, puissent être en-deçà de ce qu’on a pu faire sur le harcèlement dans les transports.

J’ai aussi marrainé l’initiative No more clichés de Toutes Femmes, Toutes Communicantes qui retrace en une vidéo drôle l’histoire d’un sujet moins drôle : le sexisme publicitaire. Ça nous permet de toucher des professionnel-le-s, comme l’ARPP, une association de publicitaires qui est censée réguler la publicité mais qui n’a en réalité guère de pouvoir. Il s’agit de se mettre d’accord sur quelques règles et de trouver les moyens juridiques de stopper les publicités sexistes.

Et sur le plan de l’égalité professionnelle?

Il y avait 9 territoires d’excellence que Najat Vallaud-Belkacem avait lancé dans les régions. Aujourd’hui avec les fusions de régions, quasiment toute la France est couverte par ces conventions territoire d’excellence, même des territoires ultramarins comme la Réunion. Dans ces conventions, on retrouve les mêmes priorités adaptées aux territoires : la mixité des métiers, le développement de l’entrepreneuriat féminin, la prise de responsabilité des femmes en entreprise, les inégalités salariales.

À côté de cela, j’ai souhaité afficher deux priorités pour l’entrepreneuriat au féminin : les quartiers et la ruralité. Dans ces territoires, on a des femmes qui veulent se lancer mais manquent de soutien pour dépasser des barrières bancaires ou personnelles, etc. Elles ont besoin d’un accompagnement comme tout créateur d’entreprise. Avec le fonds de garantie pour l’initiative des femmes, les entrepreneuses sont garanties jusqu’à 45000 €. Ma volonté était d’enrayer un phénomène qui concerne beaucoup de territoires, particulièrement en zone rurale, qui est le manque de reprises d’entreprises. Si on ne s’attache pas à reprendre des entreprises qui fonctionnent, ce sont des savoirs-faire qui disparaissent, faute de repreneur, de repreneuse en l’occurrence. Pour cela, on fait se rencontrer tous les acteurs et actrices des territoires ruraux pour booster l’entrepreneuriat au féminin.

La France est première en Europe sur l’entrepreneuriat féminin, devant la Suède. On a dépassé les 30% de créations d’entreprises par des femmes. L’objectif est d’atteindre 40% en 2017. (NDLR : ce chiffre ne dit rien sur la durée de vie des entreprises créées par des femmes). Pour cela, il y a la Banque Publique d’Investissement, les réseaux d’entrepreneuses, on essaie de mettre les moyens et surtout de donner de la lisibilité, pour que celles qui veulent se lancer sachent où s’adresser.

Il y a aussi l’application de la loi du 4 août 2012 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, une tâche immense. Nous connaissons la difficulté de ces lois très transversales sur lesquelles nous devons travailler avec quasiment tous les autres ministères. 90% des décrets et ordonnances concernant la loi du 4 août ont été pris en moins d’un an. Il reste deux textes : un décret à prendre sur le rapport de situation comparée qui a été modifié par la loi Rebsamen. Je sais que Myriam El-Khomri y travaille. Il reste aussi une directive européenne qui doit s’appliquer en matière de justice.

N’avez-vous pas peur de donner l’impression d’avoir une action dispersée ?

Les droits des femmes impliquent une présence sur un ensemble très vaste de sujets et j’ai même voulu ajouter des problématiques qui n’étaient pas ou peu traitées auparavant comme la question de la place des femmes dans l’espace public. Je veux dire l’espace public au sens large : la rue, mais aussi les médias, le net, la publicité, tous ces espaces où des questions clefs de perception d’appropriation et de représentations se jouent, tout ça pour moi c’est l’espace public.

Cela englobe aussi des sujets dont nous n’avons pas parlé comme le sport, avec l’accès des femmes aux équipements sportifs ou la médiatisation des sportives. La culture, un milieu où il est difficile pour les femmes parfois de s’imposer. On l’a vu avec la polémique sur le festival d’Angoulême par exemple.

Interview réalisée par Caroline Flepp, Guillaume Hubert et Joachim Cairaschi 50-50 magazine