Articles récents LES FEMMES FONT-ELLES LA UNE DES MEDIAS ?

Les médias sont la principale source d’information de nombreux citoyen-ne-s. Ils sont également un relais primordial d’idées et d’opinions. S’ils ont pour mission de décrypter le réel, ils en reproduisent parfois les préjugés et les inégalités comme c’est le cas avec la place des femmes dans notre société. Une enquête en particulier s’est saisie de cette question : le projet mondial de monitorage des médias (GMMP). Depuis 1995, elle analyse l’évolution de la parité des sexes dans les médias. Analyse de l’enquête menée en 2015.

Le GMMP, plus vaste étude internationale sur la représentation des femmes dans les médias, recueille tous les cinq ans pendant une journée des données dans une centaine de pays et a été reconnu comme outil de changement par les Nations Unies. En France, l’enquête GMMP n’a été menée dans son intégralité que depuis 2010. En 2015, une équipe de 26 chercheur-e-s étant pour beaucoup impliqué-e-s dans des travaux sur le genre a travaillé, sous la coordination de Cécile Méadel, Marlène Coulomb-Gully et Isabelle Marrou, au monitorage réalisé durant la journée du 25 mars. Selon Cécile Méadel, leur «implication académique les a conduit-e-s à une analyse critique de ces opérations de monitoring.»

Les résultats obtenus depuis 20 ans sont sans appel : «le rythme des progrès vers l’égalité des genres au sein des médias s’est pratiquement immobilisé au cours des cinq dernières années», ce qui pousse les chercheur-e-s à parler de «stabilité régressive.» Le traitement de l’actualité adopte rarement une analyse genrée, mais véhicule bien souvent une vue masculine du monde où un grand nombre de stéréotypes misogynes restent prégnants.

Tour d’horizon de la parité des sexes dans les médias français

En France, alors que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) a été chargé par une loi de 2004 de prendre des mesures en faveur de la parité, l’égalité entre femmes et hommes journalistes reste théorique. Et le nombre de femmes faisant l’objet de nouvelles ou qui en sont la source est même en diminution, puisqu’il est passé de 28,3% en 2010 à 24,1% en 2015. Et lorsqu’elles sont présentes dans les médias, les femmes sont davantage citées comme témoins, mères, épouses de ou citoyennes anonymes que comme expertes.

La France ne dément pas non plus le constat selon lequel il existerait un plafond de verre universel pour les femmes journalistes. Seulement 37% des nouvelles traitées dans les journaux, à la télévision et à la radio sont rapportées par des femmes. Cette statistique commune aux 114 pays étudiés est restée inchangée depuis 10 ans.

Ce sont les hommes qui interviennent le plus sur des compétences définies. Les statistiques publiées par le GMMP sont formelles : les hommes forment 83% des expert-e-s, 78% des sujets et 70% des porte-paroles. Les femmes illustrent ou suggèrent souvent l’émotion, comme ce fut le cas dans cette couverture du journal Le Parisien, relatant un crash d’avion dans les Alpes françaises. En photo, d’un côté deux femmes enlacées représentent le deuil ; de l’autre côté un homme des forces de l’ordre, téléphone à la main devant un hélicoptère de secours, personnifie l’action. Or, si les accidents d’avion sont des drames concernant autant les femmes que les hommes, ces nouvelles sont traitées comme des affaire d’hommes dans 75% des cas.

Couverture Le Parisien_crash germanwings

La quasi invisibilité des femmes et la vision traditionaliste du partage des rôles entre sexes sont autant relayées par les médias traditionnels (presse, radio, télévision) que par les médias électroniques (internet, twitter). Seuls 9% des tweets ont comme sujet principal une femme, et les scientifiques ou ingénieures femmes ne sont à la Une des médias traditionnels que dans 2% des cas. Un des problèmes majeurs résiderait dans le fait que les médias ne trouveraient des sources féminines que dans un cas sur cinq. Selon certains médias comme slate.fr les femmes expertes seraient «en général moins disponibles que leurs homologues masculins (…) elles s’occupent plus de leurs enfants et des tâches domestiques que les hommes, qui ont donc en moyenne une à deux heures de plus par jour de libres pour répondre aux questions des journalistes.»

Bien évidemment, c’est surtout le manque de volonté de la part des médias qui prévaut. Le GMMP a ainsi relevé que l’approche par le genre n’avait été choisie que dans 3% des sujets d’infos sur la journée du 25 mars 2015. Au-delà des soi-disant obstacles rencontrés par les journalistes, «le genre n’est pas un prisme interprétatif pour les médias français», selon Cécile Méadel.

Pertinence des initiatives de monitorage des médias

Dans ce contexte, les initiatives telles que le GMMP prennent toute leur importance. Soucieux de mener une étude scientifique et documentée, ce rapport participe de la transparence des médias.GMMP L’objectif affiché est de «favoriser la recherche de formulations moins androcentrées» et de «contribuer à la visibilité des travaux sur le genre

L’organisation des Nations Unies pour l’éducation (UNESCO) a également construit, dès 2010, des Indicateurs d’Égalité des Genres dans les Médias (IGRM) afin de «promouvoir l’égalité hommes-femmes et l’autonomisation des femmes dans et à travers les médias de tous types, quelle que soit leur technologie.» Cette initiative s’étend sur une période de deux ans; elle est le fruit d’une coopération avec la Fédération internationale des journalistes. D’autres projets ont été lancés. C’est le cas d’Expertes.eu initié par Egalis, Radio France et France télévisions. 1650 expert-e-s portant sur 300 thématiques et 2900 mots clés y sont recensés.

Ces études de référence servent la cause des femmes en plaidant pour un autre modèle de transmission des informations qui soit plus exigeant concernant l’égalité entre femmes et hommes. Cécile Méadel, indique que l’enquête «apporte la puissance des chiffres, qui permettent des comparaisons et soutiennent des messages forts et lisibles.» Les conclusions sont en effet appelées à être appliquées par des organisations luttant pour l’égalité, des groupes de défense des droits des femmes, des établissements d’enseignement et d’autres organismes. Toutefois l’absence d’outils de suivi contraignants participe de la stagnation observée dans le GMMP 2015.

En outre, malgré les vertus d’une enquête engagée et exigeante sur le plan scientifique, des améliorations peuvent être réalisées. Cécile Méadel considère que «pour d’excellentes raisons, l’enquête [GMMP] se focalise sur les femmes, alors qu’il faudrait penser une analyse simultanée des sexes, les stéréotypes des une-e-s étant indissociables de ceux des autres.» Ces études pourtant si pertinentes offrent là leurs limites. Mais les chercheur-e-s en sont conscient-e-s et réfléchissent «à d’autres indicateurs, à d’autres enquêtes

Le long chemin vers une juste parité des sexes dans les médias

Il existe bien des exemples de médias qui ont décidé de braver les contraintes et opter pour une approche genrée comme la chaîne de télévision franco-allemande Arte, qui réalise des reportages mettant en scène les difficultés rencontrées par les femmes dues à leur sexe et à leur position sociale. Cependant, pour la plupart, le chemin vers l’égalité reste long à parcourir. S’ils sont indifférents à la question du genre dans la plupart des cas, les reportages renforcent les stéréotypes dans 20% à 25% des cas selon le GMMP 2015. Pour Cécile Méadel : «l’enquête dessine en effet un monde bipolarisé, fait d’hommes et de femmes, fixant des essences féminines et masculines dont nous savons bien ce qu’elles peuvent avoir d’artificiel

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Les différentes études démontrent que de nombreuses occasions, pourtant propices à prendre en compte le genre, sont manquées. Dans un article de 20minutes.fr, sur un directeur d’école accusé de viol sur deux de ses élèves, le GMMP relève que la dimension du genre est totalement absente de l’article, alors même que ce sont deux fillettes qui sont victimes de ces violences sexuelles. Il aurait été opportun de mettre en lumière le fait que la plupart des violences à caractère sexuel ont pour victimes des femmes.

Les inégalités tant quantitatives que qualitatives doivent durablement s’atténuer. Alors que «l’effet pervers de l’abondance d’un discours sur la question de la place des femmes donne l’illusion d’une égalité déjà là», selon Cécile Méadel, il faut le réfuter dans les faits. Le GMMP suggère que le statut familial des personnes soit notifié : aujourd’hui c’est «comme si les journalistes tentaient de se débarrasser de la question (…), mais qu’ils n’arrivaient pas à réduire l’asymétrie de traitement entre les genres.» Les écoles de journalisme, qui sont en grande partie le lieu de formation des médias du futur, pourraient également proposer à leurs étudiants des modules de formation sur le genre et les médias.

Marina Verronneau 50-50 Magazine

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