Articles récents Claudine Legardinier: « la loi engage une véritable révolution culturelle »

Depuis 30 ans, Claudine Legardinier recueille pour la revue du Mouvement du Nid, Prostitution et Société, les témoignages de personnes en situation de prostitution. Ce qu’elle entend lui fait dire qu’il s’agit de l’une des pires violences faites aux femmes. Son dernier livre Prostitution : une guerre contre les femmes, qui convertirait à l’abolitionnisme les plus réglementaristes, replace le combat abolitionniste au cœur du féminisme : la prostitution est une entrave à leur longue marche vers l’autonomie et l’égalité. A deux jours du vote de la loi d’abolition de la prostitution, rencontre avec une femme engagée.

Quels sont les  stéréotypes les plus tenaces concernant la prostitution ? Toutes les femmes n’en payent-elles pas le prix ?

La prostitution est un conservatoire des pires stéréotypes et des plus résistants. L’idée du « mal nécessaire » est toujours dans les esprits, inséparable de l’idée voulant que la prostitution évite les viols : une imposture, comme le montrent tant de procès de violeurs ou meurtriers qui sont au contraire des « clients » assidus. En réalité, l’existence même de la prostitution est une ouverture de droits à la violence. Elle passe un message subliminal : servez vous, les femmes sont là pour ça. « Pute » est d’ailleurs l’insulte préférée de tous les agresseurs. Ce que je tente de montrer, c’est que toutes les femmes en payent le prix parce qu’elle impacte leur image et leur statut.

La prostitution est le lieu du mépris et de la haine des femmes comme le montrent les sites immondes où des « clients » se livrent à un véritable dégazage. On l’a aussi vu au procès du Carlton, où les femmes prostituées ont été traitées de matos, de roues de secours, de pouffiasses. L’ineffable Dodo la Saumure, proxo de la pire espèce, a fait rire l’assemblée en moquant leur QI de 25. Ce procès a montré jusqu’à la caricature le fossé qui sépare les hommes, nantis du fric et du pouvoir, et les femmes, simples objets de décoration et de consommation, pire, de défoulement. C’est par l’exploitation sexuelle des femmes que ces hommes assoient encore leur pouvoir et leur entre-soi. Elles, n’ont que le droit de se taire et de s’exécuter. « Yes, Sir » est d’ailleurs le nom d’un bordel de Hanovre. C’est un archaïsme qui devrait sauter aux yeux.

Par ailleurs, si on normalise la prostitution, on abandonne toute exigence en termes de droit du travail. Les féministes ont arraché la séparation entre travail et sexualité. Si cet acquis fondamental disparaît, inutile de lutter contre le harcèlement sexuel et d’espérer voir reconnaître les compétences des femmes et leur accès aux postes qu’elles méritent.

Dans votre livre, vous parlez d’un « deux poids, deux mesures » : « en huit siècles, alors que les prostituées étaient l’objet du rejet, des poursuites et des menaces de mort, quelques dizaines d’hommes seulement ont eu affaire à la police. » La police et la justice voient-elles encore les prostituées comme les éternelles coupables ? 

Dans nos sociétés patriarcales, les femmes ont toujours été les coupables ; les tentatrices, les pècheresses. Qu’on se reporte à la loi sur l’adultère appliquée jusqu’en 1975 (1) et à la loi Sarkozy sur le racolage. Jusqu’ici, la prostitution constituait un huis clos où les «clients», les «prostitueurs», restaient protégés de tout compte à rendre. Premiers agresseurs des personnes prostituées comme le prouvent les enquêtes, ils pouvaient compter sur leur silence puisque, coupables et montrées du doigt, elles ne portaient quasiment jamais plainte.

Il y a certes des progrès dans le monde de la police et de la justice. Des femmes prostituées ont ainsi pu obtenir des indemnisations devant les tribunaux pour les dommages causés par le proxénétisme. Mais il reste trop souvent une invalidation de la parole de ces femmes. Et les violences qu’elles subissent sont encore trop souvent déqualifiées.

Or, les prostituées ne sont pas coupables ; elles sont vulnérables. Il est temps de renverser la charge pénale, maintenant que sont mis à jour les dégâts et traumatismes causés à leur santé physique et psychique ; et que tous les textes internationaux (Protocole de Palerme, Convention de Varsovie, etc) exigent que l’on s’attaque enfin à la «demande» qui nourrit une traite des êtres humains, en l’occurrence des femmes pour l’exploitation sexuelle, sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Quel est le bilan des pays qui ont légalisé la prostitution ? Les prostituées y ont-elles gagné plus de droits et de sécurité ?

Les pays réglementaristes n’ont pas légalisé la prostitution, qui n’était pas interdite, ils ont légalisé le proxénétisme et promu les tenanciers de bordels au rang de chefs d’entreprise. Première conséquence, l’explosion de la prostitution illégale. Une enquête hollandaise montre que 17 % seulement des annonces de prostitution publiées émanent du secteur légal. A La Jonquera, en Catalogne, l’ouverture des bordels industriels a engendré une dissémination généralisée de la prostitution. Les réseaux criminels sont parvenus à faire entrer leurs recrues dans le circuit légal. La situation est devenue incontrôlable.

Quant aux fameux «droits» des prostituées, brandis comme couverture par les défenseurs de l’industrie du sexe, c’est une arnaque. En Allemagne, où la loi de 2002 leur a promis des droits à la sécurité sociale et à la retraite, elles refusent de s’inscrire afin de ne pas être identifiées comme «travailleuses du sexe.» Elles sont donc plus de 95 % à préférer rester dans l’illégalité. Les pays réglementaristes sont bien ceux qui condamnent ces femmes à la clandestinité et l’absence de droits.

Aujourd’hui, la prostitution et la traite des femmes ne font-elles pas partie intégrante du système néo-libéral ?

Noyau dur du patriarcat, la prostitution est devenue une source majeure de profits pour le capitalisme. L’UE en est à demander aux Etats d’en inclure les profits dans les PIB. Taxes aidant, les bordels allemands sont une source majeure de financement pour les communes et pour l’Etat, pendant que les femmes y sont proposées en «soldes» et « forfaits tout compris». Les clients prostitueurs sont encouragés à «consommer», s’organisent en syndicats pour défendre des demandes de plus en plus exigeantes. Les proxénètes ont pignon sur rue, leurs profits illimités leur donnent en Europe une puissance économique et politique, comme en France avant 1946. L’industrie du sexe, en plein essor comme le «tourisme sexuel», la traite, les réseaux Internet, et qui fait vivre des secteurs de plus en plus nombreux (medias, immobilier, compagnies de transport), est malfaisante.

Il faut cesser de se faire avoir à l’heure où les trafiquants infiltrent les instances internationales et les ONG ! Un exemple : une «experte» d’ONU SIDA sur la prostitution et le VIH, qui y a imposé le choix de la décriminalisation totale du proxénétisme et le refus de la pénalisation des «clients», vient de prendre 15 ans de prison pour proxénétisme et traite des femmes ! Et si Amnesty International défend les mêmes positions, c’est parce qu’un lobbying intense a été mené par un proxénète notoire (déguisé en prostitué), qui dirige l’une des plus grandes agences d’escortes du Royaume Uni.

Les défenseurs de l’industrie s’arrangent pour passer pour des prostitué-e-s. En réalité, les prétendus «syndicats» et organisations de prostituées comptent dans leurs rangs plus d’exploiteurs que d’exploité-e-s.

En quoi la nouvelle loi, qui prévoit de pénaliser les clients, va-t-elle changer les choses ? 

La loi engage une véritable révolution culturelle, d’où les résistances. C’est un levier de transformations sociales qui engage des choix de société majeurs : rejet du tout marchandise, relations plus égalitaires entre les femmes et les hommes… Elle repose sur quatre piliers cohérents : le premier, que les médias obnubilés par la pénalisation des clients ont oublié, vise à sortir les personnes prostituées de l’abandon, à leur proposer un accompagnement et si elles le désirent, des alternatives ; il prévoit l’abrogation du délit de racolage et donc la fin de leur culpabilité. Le second porte sur la lutte contre la traite et le proxénétisme. Le troisième, sur une politique d’éducation à la sexualité et à l’égalité, de prévention et de formation des acteurs sociaux (encore marqués par des représentations défavorables aux personnes prostituées). Enfin, par souci de cohérence et de pédagogie, il pose un interdit en pénalisant les «clients.» Message, on n’achète pas le corps des femmes, on ne fête pas ses succès ni on ne signe ses contrats au bordel !

Il n’y a pas que les intégrismes qui menacent les femmes ; l’ordre marchand aussi, avec la prostitution, la GPA… Pourquoi aurait-il fallu se battre contre le devoir conjugal si c’était pour récolter le devoir prostitutionnel ? Arracher le droit à disposer de son corps au mari, au père, au curé, si c’était pour le laisser au «client consommateur» ?

Propos recueillis par Caroline Flepp 50-50 magazine

Claudine Legardinier : Prostitution : une guerre contre les femmes  Ed. Syllepse, 2015

1 Selon la loi sur l’adultère, l’épouse encourait une peine d’emprisonnement pouvant aller de 3 mois à 2 ans, alors que le mari infidèle n’encourait qu’une peine d’amende pouvant aller de 360 à 7.200 Francs et ce uniquement dans l’hypothèse où il avait entretenu sa concubine au domicile conjugal.